Apollinaire – Sous le pont Mirabeau

Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé 
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure




Héraclite l’avait déjà dit 500 ans avant Jésus-Christ : « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ».

Apollinaire le constate aussi dans ce poème : le temps passe, les amours passent, la Seine passe, et le pont demeure…

« Sous le pont Mirabeau »est le deuxième titre du recueil « Alcools ». Le premier poème est un long texte en prose, intitulé« Zone », qui se termine par le célèbre vers « Soleil cou coupé ». Chacun dans un style différent, ces deux poèmes sont résolument en rupture avec l’esthétique habituelle et fondent la poésie moderne en même temps que l’œuvre de Blaise Cendrars.

La poésie qui nous occupe comporte quatre strophes évoquant les amours mortes entre Apollinaire et Marie Laurencin, dans une progression facile àrepérer : l’amour vivant, la lassitude, la rupture, les regrets.


Les quatre strophes

Le rythme est très lent :

  • Les vers sont réguliers. Il s’agit de strophes de trois décasyllabes avec des rimes suivies. Le deuxième décasyllabe de chaque strophe est artificiellement coupé en deux, annonçant peut-être les futurs calligrammes (si vous disposez d’une bonne édition de « Alcools », faites pivoter votre livre de 90° vers la gauche : le poème dessine un pont de pierre avec ses arches et ses piliers – mais il est vrai que le Pont Mirabeau est métallique…). Les rimes sont toutes féminines, ce qui allonge les vers et les ralentit.
  • Les assonances (« ou » à la première strophe, nasales dans les deuxième et troisième) et l’allitération « s » à la fin accentuent encore la lenteur, de même que d’autres procédés plus discrets comme la diérèse « vi-olente » et la répétition « passent, passé »

Apollinaire choisit ses mots avec une extrême précision :

  • Dans la première strophe, celle de l’amour vivant, « la joie vient », elle ne s’éloigne pas. Les amants sont encore au centre de la scène.
  • Dans la deuxième strophe, la métaphore du « pont de nos bras » et de l’onde/regard explicite la pensée du poète : le pont est stable, l’eau coule comme le temps. Il en va de même de l’amour, qui « s’en va » à la troisième strophe.
  • Alors que le poète est présent dans les deux premières strophes (écrites à la première personne), il est seulement observateur lointain par la suite : l’amour est fini, il n’est plus concerné.
  • La diérèse de « l’Espérance vi-olente » répond à : « la vie est lente ». La paronomase accentue l’antithèse entre lenteur et violence.
  • Le vocabulaire alterne les idées de stabilité (« pont », « restons ») et de fuite (« coule », « s’en vont », « passe », « eau courante »…), cette dernière sensation étant nettement prépondérante.


Les vers intercalés

Les strophes sont séparées par deux vers qui évoquent, non l’amour, mais le temps qui passe. Ces vers sont des heptasyllabes, ce qui provoque une rupture et une accélération du rythme, comme un réveil soudain, une prise de conscience.

Cependant on trouve dans ces deux vers les idées de fuite et de stabilité.


Unité du poème

La méditation mélancolique du poète le conduit à la même conclusion qu’Héraclite. Vie ou amour, nous passons et nous demeurons tout àla fois.

Il utilise la métaphore du pont (lien, stabilité) et de l’onde (mouvement, fuite insaisissable).

Mais alors qu’il s’est absenté de ses amours perdues, il reste présent dans l’évocation du temps qui passe : « je demeure ».

Et il n’utilise pas n’importe quel pont…En espagnol, « mira »signifie « regarde ».

Mirabeau ? Regarde ce qui est beau ?

Moi, poète, je demeure ! Vous, lecteurs, admirez la belle poésie !

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