Apollinaire – Clotilde

Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)

L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres
Que la nuit dissipera
Le soleil qui les rend sombres
Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives
Laissent couler leurs cheveux
Passe il faut que tu poursuives
Cette belle ombre que tu veux



Qui est Clotilde ? Nous ne le savons pas. Peut-être l’image d’une amante d’Apollinaire (Marie Laurencin ?), peut-être une « belle passante », peut-être l’amante d’une nuit, peut-être l’allégorie de la Femme…

Ce petit poème commence par deux noms de fleurs :

  • L’ancolie est traditionnellement associée à la tristesse et à la solitude.
  • La symbolique de l’anémone est très diverse. Disons qu’Apollinaire a retenu le sens étymologique : la « fleur du vent », la fleur de l’éphémère…

Outre leur symbolique, la sonorité mêlée du nom des deux fleurs fait bien entendu penser à la mélancolie, explicite au troisième vers.

Ces fleurs de la tristesse et de l’éphémère ont poussé dans ce jardin, entre l’amour (porté par le poète) et le dédain : l’amante se détache, et on sait que le pire sentiment dans une relation amoureuse est bien l’indifférence…

Dans la deuxième strophe, la rêverie s’attarde sur le jardin. A rebours du sens commun, les ombres sont assombries par le soleil : il est vrai qu’un soleil qui nous éblouit rend les ombres uniformes et noires. C’est dans cette obscurité, réelle et figurée, que sont plongés les amants. Et c’est la nuit qui dissoudra l’ensemble dans un noir plus noir encore. La cruauté de cette disparition est rendue par la répétition des « r » dans toute la strophe : « ombres », « dissipera », « rend sombres », « disparaîtra ».

Dans ces quatre vers, Apollinaire passe lentement de la description physique à l’évocation du temps qui passe, qui va occuper toute la troisième strophe.

Les « déités des eaux vives » sont peut-être les statues du bassin aspergées d’un jet d’eau. Elles font penser au Pont Mirabeau (dans le même recueil, « Alcools »), stable comme les statues, sous lequel coule la Seine, changeante comme les « eaux vives ».

Ce courant du temps qui passe traverse tout le poème, grâce à l’obsédante allitération des « l » (vingt occurrences !), une consonne qui accompagne souvent le cours des eaux et des heures.

L’allitération contribue à la musique du poème, douce, languide, désenchantée, mais celle-ci est surtout due à un mètre particulièrement subtil : chaque strophe est composée de trois heptasyllabes et conclue par un octosyllabe. On y entend un effet de vague montante, qui met en relief les conclusions de chaque strophe, formant elles-mêmes un tercet régulier :

Entre l’amour et le dédain
Avec elles disparaîtra
Cette belle ombre que tu veux

A contrecœur, le poète subit donc le départ de Clotilde, à la poursuite d’une autre ombre, tout aussi insaisissable et décevante que la première…

Poème désabusé, « Clotilde » est suivi dans le recueil de « Cortège », où Apollinaire s’interroge sur son existence : 

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis

Il trouvera bientôt la réponse dans son engagement de la guerre, et chez Lou des amours autrement plus prégnantes…

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