Jean Genet (1910 – 1986)
Le condamné à mort (1942)
Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.
Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.
Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.
Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.
Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.
Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.
Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

Qui peut prétendre avoir compris Jean Genet ?
Que pensait-il vraiment ? Personne n’ose affirmer qu’il aimait réellement les nazis ou les terroristes ensanglantés, comme ses prises de position pourraient le laisser supposer…
Enfant de l’assistance, résident des maisons de correction, voleur, repris de justice, homosexuel revendiqué et militant (à une époque où cela se portait très mal), ami de résistants, ami de miliciens, défenseur des terroristes (Palestiniens, Fraction armée rouge, Black Panthers), anti sioniste (ou antisémite ?), il a été le seul, le seul vraiment à tremper sa plume dans des marécages de fange où tous les écrivains, artistes, philosophes tisonnent avec dégoût.
Dans ce long poème qu’est « le condamné à mort », il partage un amour fantasmé avec un assassin nommé Maurice Pilorge, homosexuel comme lui, qui fut condamné à mort et exécuté en 1939 pour l’assassinat sordide de son amant.
Il ne faut pas croire Genet quand il dit avoir été l’ami de Pilorge. Ils ne se sont jamais rencontrés. La postface du poème, où il prétend l’avoir fréquenté en prison, fait partie du fantasme.
L’extrait présenté ici est un long poème d’amour où la parole est donnée au condamné, sauf dans la cinquième strophe, où c’est le poète qui parle.
Si l’on fait abstraction de cette dernière, on remarque une alternance :
- Les strophes 1, 3 et 6 sont des rêveries du condamné, respectivement sur la guillotine, le monde libre, enfin sur l’immensité de l’air libre.
- Les strophes 2, 4 et 7 sont des appels angoissés à son amant (« arrive », « viens »), prolongations de ces rêveries, où le condamné lance un cri d’amour appuyées sur les strophes précédentes. Ces appels commencent tous par un « Ô » incantatoire.
Dans la cinquième strophe, intercalée, Genet intervient, exprimant ses regrets sur son amour interrompu et sa fascination pour l’assassin.
Strophes 1 et 2
Le condamné est vaincu. Il n’a aucune illusion sur l’avenir de son cou, caressé par sa propre main « plus grave qu’une veuve » (la veuve patibulaire…) ; est-ce déjà le couperet qui tombe ? Lui voudrait y sentir les dents de son amant.
La peur du prisonnier est physique, palpable. Le champ lexical est celui du corps (« cou », « main », « dents », « sourire », « yeux »). L’anxiété est accentuée par les enjambements des trois premiers vers.
Strophes 3 et 4
Le prisonnier évoque le monde sensible, avec des verbes positifs (« s’éveiller », « fleurir », « accueillir », « boire », « sonner »). La curieuse négation « ni » du deuxième vers est là pour rejeter le soupir des fleurs. L’atmosphère est rendue plus vivante par la personnification des sujets et l’ellipse sur le verbe « pouvoir ». Cette allégorie de la liberté se termine par un accent de désespoir : « moi seul je vais mourir. » Il s’ensuit un appel plus désespéré encore (« tue, escalade, mords »), impatient, pressant (« Mais viens ! »).
Strophes 6 et 7
Le condamné en appelle à l’amour, dans une évocation de la prison (« couloirs », « portes », « escalier ») et de l’espace (« traverse », « léger », « vole », « soutenu par l’air »). Il est finalement une nouvelle fois ramené à la réalité par sa rêverie elle-même (« vol de feuilles mortes »). D’où le dernier appel à l’amant, avec cet enjambement : « marche au bord / des toits » (on croirait voir le personnage perdre son équilibre et le reprendre), et surtout avec le splendide dernier alexandrin :
« Mais viens, ô ma frégate [1], une heure avant ma mort ! »
En un seul vers, Genet résume tous les appels du condamné, crie son besoin de liberté, et le laisse retomber dans l’impasse du désespoir.
Entre les premiers mots (« Sur mon cou ») et les derniers (« une heure avant ma mort »), les efforts du condamné pour échapper à son sort, même en rêve, sont inutiles. D’ailleurs la mort hante tout le poème, étouffante (« veuve », « qui seront morts demain », « moi seul je vais mourir », « ton condamné à mort » ; « assassin », « feuilles mortes »).
Jean Genet n’a jamais vraiment défendu les pauvres, les humbles. Il n’a même pas pris le parti des vaincus, vaincus de la guerre ou vaincus de la vie. Je crois qu’il s’est rangé du côté des coupables, des pires coupables : et parce qu’ils sont les moins défendables des êtres humains ? Parce que lui même a été coupable toute sa vie ?
Est-ce pour cela que, malgré un art poétique magistral, il ne figure pratiquement dans aucune anthologie ?
[1] Genet, le mauvais garçon, savait-il que la frégate est l’oiseau brigand par excellence ? Il ne sait pas pêcher, et se nourrit en volant du poisson à d’autres oiseaux…