Léopold Sédar Senghor (1906 – 2001)
Chants d’ombre (1945)
Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que fourrure.
Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne
A peine. Pas même la chanson de nourrice.
Qu’il nous berce, le silence rythmé.
Ecoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre, écoutons
Battre le pouls profond de I’Afrique dans la brume des villages perdus.
Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
Voici que s’assoupissent les éclats de rire, que les conteurs eux-mêmes
Dodelinent de la tête comme l’enfant sur le dos de sa mère
Voici que les pieds des danseurs s’alourdissent, que s’alourdit la langue des chœurs alternés.
C’est l’heure des étoiles et de la Nuit qui songe
S’accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long pagne de lait.
Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si confidentiels, aux étoiles ?
Dedans, le foyer s’éteint dans l’intimité d’odeurs âcres et douces.
Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour les Ancêtres comme les parents, les enfants
au lit.
Ecoutons la voix des Anciens d’Elissa. Comme nous exilés
Ils n’ont pas voulu mourir, que se perdît par les sables leur torrent séminal.
Que j’écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d’âmes propices
Ma tête sur ton sein chaud comme un dang [1] au sortir du feu et fumant
Que je respire l’odeur de nos Morts, que je recueille et redise leur voix vivante, que j’apprenne à
Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.
[1]Le dang est un pain traditionnel.

Léopold Sédar Senghor, l’homme de lettres le plus respecté d’Afrique noire, fut aussi un amoureux et un serviteur de la France et un homme politique d’envergure (premier président du Sénégal indépendant de 1960 à 1980).
Il adopte dans les années trente le concept de « négritude » créé par Aimé Césaire, mais en lui donnant un contenu moins politique, plus culturel.
Sa poésie, indissociable de son action politique, montre son ambition de rendre à l’Afrique noire la culture, l’histoire dont elle a été dépossédée. Il cherche à donner à la « négritude » une valeur universelle, une place à part entière dans l’humanité globale.
Le poème « Nuit de Sine » rend compte des forces et des racines que cherche Senghor dans les souvenirs qui l’habitent, alors qu’il est prisonnier des nazis au début des années 40.
Le royaume du Sine est un ancien royaume pré-colonial dans l’actuel Sénégal. Une grande partie de la population du royaume était et est toujours sérère, l’ethnie d’où est originaire Léopold Sédar Senghor. Par ce titre, il nous invite à plonger avec lui vers ses propres racines.
Le poète aborde sa méditation en demandant que l’apaise une femme, allégorie de l’Afrique. Le premier vers nous plonge dans un univers de douceur (« mains douces », « fourrure », « mains balsamiques », c’est-à-dire douces comme un baume). Pour accentuer cette impression, Senghor insiste sur l’ambiance sonore et le silence, souligné par l’allitération des « s ». Ce silence est « rythmé » comme le sang qui bat, comme la pulsation des « p » et des « f » : « le pouls profond de l’Afrique ».
Après l’environnement sonore, Senghor nous invite à nous imprégner du paysage, lui aussi fait de douceur. Cette fois c’est la répétition des « l », qui, en complément des « s », nous fait sentir la langueur et l’« assoupissement» » de la nuit africaine. Des personnages apparaissent : les conteurs, l’enfant et sa mère, les danseurs, les chœurs. Tous sont fatigués, la fête se termine.
Dans la troisième strophe, la nuit et la brume prennent possession du paysage et nous pénétrons dans l’intimité de la case, toujours accompagnés par la douce musique de la consonne « l ».
De paisible et douce, l’ambiance devient plus dense et plus mystique dans la quatrième strophe, habitée par de nouveaux personnages : les « Ancêtres », les « Morts », les « âmes propices », les « Anciens d’Elissa » (un peuple mythique du Sénégal, qui dut s’exiler). Cette fois, ce ne sont pas des personnages vivants, mais les morts qui sont appelés pour recréer la vie (« torrent séminal », « voix vivante », « vivre »), évoquée par l’allitération des « v ».
Ainsi le narrateur puise dans le « sein chaud » de l’Afrique personnifiée (la « Femme ») son histoire, sa culture, sa « négritude ». Il s’en imprègne de façon intime, comme le montre l’oxymore « hautes profondeurs » : la profondeur du sommeil procure au dormeur l’accès à la haute spiritualité des ancêtres.
Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor nourrissaient l’un pour l’autre un profond respect, mais suivaient des trajectoires différentes. La lecture parallèle de « Perdition » de Césaire et de « Nuit de Sine » met en évidence leurs différences d’approche. Chez ces deux géants de la pensée noire, poésie et action politique s’alimentent l’une l’autre.
Ils nous montrent en quoi la poésie n’est pas un rêve ou une construction abstraite : elle est une pierre indispensable dans la formation des idées et le progrès de l’humanité.