Corbière – La fin

Tristan Corbière (1845 – 1875)
Les Amours jaunes (1873)

                                                                           Oh ! combien de marins, combien de capitaines,
                                                                           Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
                                                                           Dans ce morne horizon se sont évanouis !…
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                                                                           Combien de patrons morts avec leurs équipages !
                                                                           L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
                                                                           Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
                                                                           Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée…
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                                                                           Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
                                                                           Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
                                                                           Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,
                                                                           Pas même la chanson naïve et monotone
                                                                           Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !

                                                                           V. Hugo, Oceano Nox

Eh bien, tous ces marins – matelots, capitaines,
Dans leur grand Océan à jamais engloutis…
Partis insoucieux pour leurs courses lointaines
Sont morts – absolument comme ils étaient partis.

Allons ! c’est leur métier ; ils sont morts dans leurs bottes !
Leur boujaron au cœur, tout vifs dans leurs capotes…
– Morts… Merci : la Camarde a pas le pied marin ;
Qu’elle couche avec vous : c’est votre bonne femme…
– Eux, allons donc : Entiers ! enlevés par la lame !
                       Ou perdus dans un grain…

Un grain… est-ce la mort ça ? la basse voilure
Battant à travers l’eau ! – Ça se dit encombrer…
Un coup de mer plombé, puis la haute mâture
Fouettant les flots ras – et ça se dit sombrer.

– Sombrer – Sondez ce mot. Votre mort est bien pâle
Et pas grand’chose à bord, sous la lourde rafale…
Pas grand’chose devant le grand sourire amer
Du matelot qui lutte. – Allons donc, de la place ! –
Vieux fantôme éventé, la Mort change de face :
                                    La Mer !…

Noyés ? – Eh allons donc ! Les noyés sont d’eau douce.
– Coulés ! corps et biens ! Et, jusqu’au petit mousse,
Le défi dans les yeux, dans les dents le juron !
À l’écume crachant une chique râlée,
Buvant sans hauts-de-cœur la grand’ tasse salée
          – Comme ils ont bu leur boujaron. –

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière :
Eux ils vont aux requins ! L’âme d’un matelot
Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
          Respire à chaque flot.

– Voyez à l’horizon se soulever la houle ;
On dirait le ventre amoureux
D’une fille de joie en rut, à moitié soûle…
          Ils sont là ! – La houle a du creux. –

– Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !…
C’est leur anniversaire – Il revient bien souvent –
Ô poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ;
– Eux : le De profundis que leur corne le vent.

… Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !…
          Qu’ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…
– Laissez-les donc rouler, terriens parvenus !

                                                                             A bord – 11 février

Malheureux dans son « grand corps malade », Tristan Corbière nous a livré un seul ouvrage (« les Amours Jaunes »), empreint d’ironie, d’autodérision, d’amertume…

Sa maladie l’empêche en particulier d’atteindre un objectif : égaler (au moins !) son père Edouard Corbière. Celui-ci était un marin (un capitaine) accompli et un écrivain reconnu. Il réussit presque tout ce qu’il entreprit à Morlaix et au Havre, fonda une florissante compagnie de paquebots, fut président d’une chambre de commerce. Son livre « le Négrier » (1832) lui valut une renommée nationale : il est d’ailleurs considéré comme le père du roman maritime…

Edouard fils (le vrai prénom de Tristan) ne pouvait rivaliser avec Edouard père !

Vivant pour l’essentiel à Roscoff, Tristan avait bien un bateau (une barque). Mais sa passion pour la mer ne pouvait guère se vivre au-delà du rivage…

Faut-il chercher dans ces frustrations l’origine de ce poème ? Il est clair en tous cas que Tristan Corbière a réagi violemment à la lecture d’« Oceano nox » : la plainte romantique devait lui sembler une pleurnicherie indigne des marins bretons.

Aussi s’attache-t-il dans ce poème à nous délivrer trois messages :

  • La mort n’est pas la même en mer et sur terre.
  • Les marins disparus sont toujours vivants.
  • Les « terriens » (et Victor Hugo avec eux) sont indignes de traiter un tel sujet.

La mort

Tout au long du poème, Tristan s’attache à distinguer la mort à terre et la mort des marins :

 Mort sur merMort à terre
Strophe 1« morts (…) absolument comme ils étaient partis »
(c’est à dire insoucieux)
 
Strophe 2« morts dans leurs bottes  (…) tout vifs dans leurs capotes »
« Entiers ! enlevés par la lame » « Perdus »
« la Camarde a pas le pied marin »
Strophe 3« un grain… est-ce la mort, ça ? » 
Strophe 4« Sombrer »
Le « matelot qui lutte »
« Votre mort est bien pâle »
« Vieux fantôme éventé »
Strophe 5« Coulés », « crachant une chique râlée »,
« buvant (…) la grand’ tasse »
« Les noyés sont d’eau douce »

Comme dans le langage courant, la mort des marins est de préférence nommée par des euphémismes : « engloutis », « enlevés », « perdus », « sombrer », « coulés ».

On note l’effet graphique de la quatrième strophe, où le mot « mer » (dans un vers de deux pieds) est écrit juste sous le mot « mort » : la mort n’a pas le même visage en mer !

La mort des marins est décrite comme une mort courageuse, « insoucieuse », surtout dans la strophe 5, où le vocabulaire est celui du « défi » : « juron », « crachant », « buvant sans hauts-de-cœur ». La première partie du poème se termine donc par l’insulte bravache du marin à la mort…

On remarque que l’attitude du marin est exprimée dans un octosyllabe (« comme ils ont bu leur boujaron »). Victor Hugo a utilisé le même procédé dans « Oceano nox » pour inciter le lecteur à la réflexion. Pour Tristan Corbière, la même rupture rythmique lui sert ironiquement à mettre en évidence le pied de nez du marin face à la mort.

Les marins disparus vivent encore

Le ton change après la ligne de pointillés. Bien entendu, la ponctuation vigoureuse, marque de Tristan Corbière, est toujours présente, mais le champ lexical change. Alors que le mot « mort » est utilisé six fois dans les cinq premières strophes, il disparaît complètement ensuite. Arrivent par contre des mots synonymes de vie : « respire à chaque flot », « ventre amoureux », « fille de joie en rut, à moitié soûle », « ils sont là ! », « anniversaire », « espaces vierges », « Laissez-les donc rouler ». La houle a du creux, elle bouge comme sous l’étreinte des marins engloutis.

Exprimant la vie, Tristan adopte une métrique différente des alexandrins (quasiment) réguliers de la première partie. Le rythme est cassé ou ralenti par l’utilisation de quelques hexasyllabes ou octosyllabes.

Ainsi, alors que Victor Hugo pleurait le mystère et l’ignorance qui entoure le sort des disparus, Corbière nous donne une certitude : ils sont vivants !

Ils sont même libres, comme l’indique la dernière strophe. Alors que le qualificatif « infinis » devrait s’appliquer aux « espaces vierges », Corbière le réserve aux marins eux-mêmes, échappés dans une autre dimension. L’anaphore « sans » éloigne d’eux toutes les entraves communes aux morts des cimetières…

Les « terriens » ne sont pas qualifiés

Déjà dans la première partie, le poète a affirmé son mépris pour la mort sur terre: « la Camarde « couche avec vous », « votre mort est bien pâle ». Il met les points sur les « i » dans la deuxième partie, dans une progression dévalorisante :

« Les noyés sont d’eau douce »
« Suinter dans vos pommes de terre »
« Vos chants d’aveugle »
« Terriens parvenus » (avec les caractères italiques, et une diérèse, tous méprisants pour les « terriens »).

L’évocation des « chants d’aveugle » est particulièrement intéressante. Comme le montre l’apostrophe «  Ô poète ! », elle s’adresse directement à Victor Hugo, doublement aveugle :

  • Comme héritier de l’aède aveugle qu’était Homère, donc représentant les poètes dans leur ensemble.
  • Comme incapable de comprendre la culture des gens de mer.

Mais Tristan Corbière lui-même peut-il se targuer d’avoir bien transmis cette culture ?

Il pousse à l’extrême l’indéniable courage des gens de mer, leur fierté, leur volonté, comme s’il voulait montrer qu’il est lui-même plus courageux, plus fier, plus volontaire que les marins et que son père.

Ce faisant, il laisse de côté ce qu’il aurait pu retenir, par exemple le recueillement douloureux des Sénans, des Ouessantins, des Paimpolais trouvant des rites émouvants pour vivre avec leurs souvenirs. En éludant toute empathie pour le sort des marins et des familles endeuillées (au contraire de Victor Hugo), Corbière se fait grinçant, glacial, presque grimaçant.

Sa démarche est tragique, pathétique, désespérée. Son masque intraitable cache ses douleurs ; il le brisera avec bonheur dans les rondels qui clôturent son œuvre…

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