Artaud – Une grande ferveur

Antonin Artaud (1896 – 1948)
L’Ombilic des Limbes (1927)


Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein. Un vent charnel et résonnant soufflait, et le soufre même en était dense. Et des radicelles infimes peuplaient ce vent comme un réseau de veines, et leur entrecroisement fulgurait. L’espace était mesurable et crissant, mais sans forme pénétrable. Et le centre était une mosaïque d’éclats, une espèce de dur marteau cosmique, d’une lourdeur défigurée, et qui retombait sans cesse comme un front dans l’espace, mais avec un bruit comme distillé. Et l’enveloppement cotonneux du bruit avait l’instance obtuse et la pénétration d’un regard vivant. Oui, l’espace rendait son plein coton mental où nulle pensée encore n’était nette et ne restituait sa décharge d’objets. Mais, peu à peu, la masse tourna comme une nausée limoneuse et puissante, une espèce d’immense influx de sang végétal et tonnant. Et les radicelles qui tremblaient à la lisière de mon œil mental, se détachèrent avec une vitesse de vertige de la masse crispée du vent. Et tout l’espace trembla comme un sexe que le globe du ciel ardent saccageait. Et quelque chose du bec d’une colombe réelle troua la masse confuse des états, toute la pensée profonde à ce moment se stratifiait, se résolvait, devenait transparente et réduite.

Et il nous fallait maintenant une main qui devînt l’organe même du saisir. Et deux ou trois fois encore la masse entière et végétale tourna, et chaque fois, mon œil se replaçait sur une position plus précise. L’obscurité, elle même devenait profuse [1] et sans objet. Le gel entier gagnait la clarté.

[1]Profus(e) : se dit des sécrétions produites en abondance (sueurs profuses) ou d’une éruption cutanée généralisée et disséminée.



Quel est le plus maudit des poètes maudits ? Peut-être Antonin Artaud, qui lutta toute sa vie contre la douleur physique (une maladie héréditaire), et la douleur d’être, qui le taraudèrent durant toute sa vie. Les drogues ne parvinrent jamais à le libérer de ses états mentaux, pour lesquels il fut interné malgré lui.

C’est surtout le théâtre qui a mobilisé son génie. Il fut un acteur époustouflant, et un théoricien, laissant une œuvre (le « théâtre de la cruauté ») qui a inspiré nombre d’artistes, mais aussi des penseurs comme Debord et les intellectuels de « l’Internationale situationniste ».

Son recueil de poèmes « L’ombilic des limbes » est paru en 1925, à une époque où Artaud appartenait encore au courant surréaliste. Il s’y montre dans une quête désespérée de lui-même ; il y décrit son incapacité à saisir sa propre pensée, la réalité qui l’entoure, et les relations entre les deux. Paradoxalement, il exprime son angoisse dans un langage riche et précis, mais délirant, vertigineux, souvent hermétique, parfois violent et ordurier, inspiré des recherches surréalistes auxquelles il s’intéresse encore.

Il nous décrit son moi comme un « abîme », un « espace », où souffle le « vent », dont la caractéristique principale est d’être pleins. Le vent est « charnel et résonnant », l’espace est « mesurable et crissant », le centre en est une « mosaïque d’éclats », « comme un dur marteau ». Ce volume « cosmique » est pesant, étouffant (« lourdeur défigurée qui retombait sans cesse »). Il est « cotonneux », nauséeux, limoneux, massif (« masse crispée du vent », « masse confuse des états », « masse entière et végétale »). Il se meut, autonome (« la masse tourna »). Le mouvement est lent, sauf celui des « radicelles » qui peuplent le vent : elles se détachent avec une « vitesse de vertige ». A cet endroit, l’allitération des « v » crée cette vitesse extrême, alors que l’ensemble du poème est marqué par la répétition des « s » qui ralentissent en nous le mouvement de la masse.

Artaud nous englue dans une sorte de pâte, de colle, de mastic écœurant, de sable mouvant.

Peu à peu, alors que la description portait sur son « moi » à lui, le phrasé et le vocabulaire nous font comprendre qu’il s’agit aussi du « moi » du lecteur, aussi torturé que celui du poète.

Revenant au poème, nous voici au point où le passé simple remplace l’imparfait : « la masse tourna (…), les radicelles se détachèrent ». Il va se passer quelques chose. Les mystérieuses radicelles ont en effet pour mission de faire émerger la pensée, d’où leur agilité fulgurante. C’est le moment où la pensée, « colombe réelle », va essayer de se créer. De l’opacité du « moi » surgit une transparence, une pépite (« réduite »).

Mais il manque au poète la « main » pour « saisir » (l’insaisissable pensée semble elle-même matière). Comme un mot qu’on a sur le bout de la langue, la pensée se dérobe et se noie dans la « masse entière et végétale » qui tourne de nouveau. Et tout se fige dans le « gel » et « l’obscurité profuse » derniers mots.

Tout au long du texte, la gestation de la pensée s’est déroulée sous le regard du poète (« pénétration d’un regard vivant », « l’œil mental », « mon œil se replaçait ») ; celui-ci est donc étranger à sa pensée en formation, pensée avortée, à sa recherche infructueuse de lucidité.

Ce questionnement douloureux ne cesser de hanter Artaud sans qu’il trouve jamais la réponse. Il ne parviendra jamais, ni à trouver un sens à son être, ni à établir une relation entre sa pensée et la réalité, ni même à penser que sa pensée puisse être sienne.

Il disait :

« Je ne puis ni mourir, ni vivre, ni ne pas décider de mourir ou de vivre. Et les hommes sont comme moi ».

On ne peut pas lire Antonin Artaud sans être soi-même, au moins un instant, effrayé par notre propre vie, indécidée et indécidable. Personne ne résoudra l’angoisse du poète, son étouffement, son vertige, sa souffrance, mais chacun les éprouvera…

C’est le génie d’Artaud : incapable de se comprendre lui-même, il attire le public dans son angoisse. Le mal-être d’Artaud devient le malaise du lecteur, du spectateur de son jeu théâtral ou de ses conférences, raison pour laquelle il arrivait au public de hurler ou de s’en aller !

Sa « grande ferveur pensante et surpeuplée » n’a pas fini de nous empêtrer dans la « masse confuse des états »…


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