Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)
La dame avait une robe
En ottoman violine
Et sa tunique brodée d’or
Etait composée de deux panneaux
S’attachant sur l’épaule
Les yeux dansants comme des anges
Elle riait elle riait
Elle avait un visage aux couleurs de France
Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
Elle avait un visage aux couleurs de France
Elle était décolletée en rond
Et coiffée à la Récamier
Avec de beaux bras nus
N’entendra-t-on jamais sonner minuit
La dame en robe d’ottoman violine
Et en tunique brodée d’or
Décolletée en rond
Promenait ses boucles
Son bandeau d’or
Et traînait ses petits souliers à boucles
Elle était si belle
Que tu n’aurais pas osé l’aimer
J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
Le fer était leur sang la flamme leur cerveau
J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
Le luxe et la beauté ne sont que son écume
Cette femme était si belle
Qu’elle me faisait peur
1909, c’est la « Belle Epoque ». L’économie tourne à fond, les riches sont insouciants, la bourgeoisie s’amuse…
Voici donc une femme particulièrement élégante, vêtue à la dernière mode : dans ces années, le couturier Poiret libère le corps de la femme par ses créations fluides, ondoyantes, loin des corsets et des crinolines du Second Empire. Le poète est fasciné par l’audace de la robe, mais aussi par la grâce et la gaîté de la femme elle-même (« elle riait »…).
Elle est une idole inaccessible (« tu n’aurais pas osé l’aimer »). Elle habite un monde de rêve ! Y croit-il vraiment ? Il se pince :
« N’entendra-ton jamais sonner minuit » ?
Or voici le vers 23 :
« J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes »
Ou peut-être:
« J’aimais les femmes énormes dans les quartiers atroces »
Ici, le carrosse redevient citrouille…
L’idole, « le luxe et la beauté » (en écho des « luxe, calme et volupté » de Baudelaire !) ne sont qu’un décor. Derrière, c’est la réalité : une réalité de fer et de sang… Le fer et le sang des usines et des ateliers (« peuple des machines »). Le sang et la flamme des attentats qui devraient alerter l’Europe : c’est une bombe qui va bientôt allumer la guerre mondiale…
Sans la dernière strophe, le poème n’aurait été que la redite bêlante d’une opinion béate. Mais le poète voit plus loin ; il a compris ce qui se trame. Cette femme qui est aussi la métaphore de la France insouciante (voyez les couleurs de son visage, deux fois citées par un poète, presque incrédule), cette femme annonce le drame :
« (…) elle me faisait peur »
Et Apollinaire voit encore plus loin. Il proclame, lui, le pionnier de la poésie moderne, la nécessité d’un art nouveau. Car il faut revenir au titre du poème : « 1909 » peut se dire « mille neuf cent neuf », mais aussi « dix neuf cent neuf ».
Dis « neuf » ! Sang neuf !