Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
Au début des années 1900, Guillaume Apollinaire a rencontré une jeune anglaise, Annie Playden, dont il est tombé follement amoureux. Las, lasse de son comportement un peu violent, Annie le laisse choir. Apollinaire se sent trahi.
Comme « les colchiques », plusieurs poèmes de son recueil « Alcools » sont inspirés par cet échec.
Ici, la tristesse et les regrets habitent les première et troisième strophes. Le temps passe lentement dans ce pré « vénéneux ». Le poison des colchiques opère insidieusement : il empoisonne les vaches, comme le souvenir d’Annie empoisonne Guillaume. Par cette lenteur, par le jeu des teintes, « violâtres », couleur de cerne (le maquillage d’Annie ?), le poète nous emmène dans la mélancolie de l’automne. L’automne, la saison de prédilection d’Apollinaire, passage de l’été vers l’hiver, de la vie vers la mort.
Dans cette ambiance, les vaches, qui « abandonnent pour toujours » leur pré (partant vers l’abattoir ?) sont la métaphore du poète abandonné, abattu.
Mais que vient faire la deuxième strophe dans ce récit ?
Il n’est plus question de lenteur mais du « fracas » et de « l’harmonica » des enfants agités et irrévérencieux. Le mouvement vif affecte aussi les colchiques qui « battent au vent dément ». Les vers ne sont plus des alexandrins, mais des vers de 13 ou 14 pieds ; les rimes changent.
Apollinaire a modifié son point de vue : il nous parle à présent d’art et de poésie. Les enfants sont les poètes d’un art nouveau, ils ne parlent plus le langage classique mais utilisent les mots et les objets de tous les jours. Les colchiques (les vers, les poèmes) sont à la fois les filles et les mères, le produit d’une évolution et l’origine d’une autre. L’art qui arrive est libre, inventif, éruptif.
Cette deuxième strophe se prolonge, elle aussi, dans la troisième, où le troupeau de vaches apparaît, cette fois, comme une métaphore de la poésie ancienne (« grand pré mal fleuri ») qui disparaît pour toujours.
On voit le monde autrement et il en est transformé. C’est l’explosion du cubisme !
Mais il y a encore autre chose !
Le « vent dément » (strophe 2) nous renvoie au « vent mauvais » de Verlaine, dans sa propre « Chanson d’automne ». « Alcools » est truffé de clins d’œil de ce type, notamment à l’adresse de Verlaine.
Voici par exemple Apollinaire dans « la dame » :
Et trotte trotte
trotte petite souris
Et Verlaine dans « Impression fausse » :
Dame souris trotte
Grise dans le noir
Voici Apollinaire, en prison, dans « A la Santé » :
Guillaume qu’es-tu devenu
Et Verlaine, également en prison, dans « Le ciel est par dessus le toit » :
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
« Les colchiques », chanson d’automne, poème saturnien : l’hommage d’un grand poète à un grand poète…