François Cheng (1929 – …)
Suite orphique (2024)
I – Aux vivants et aux morts
Quatrain 3
Les morts sont parmi nous, se mêlent à nos heures,
Nous intimant d’être à l’écoute… Initiés,
A travers l’épreuve abyssale, au grand secret,
Ils n’auront de cesse qu’ils ne nous l’aient confié.
Quatrain 7
Quand nuitamment nous vient la voix d’un être cher
depuis longtemps parti, s’ouvre en nous une voie vive,
Voie de l’âme, voie de larme, source d’un courant
nous conduisant en secret jusqu’à l’Autre-Rive.
II – À la vie d’ici
Quatrain 25
Ô Vie, seule voie non répétitive mais en devenir,
Tu es l’unique aventure faite d’étapes et d’étages.
En toi les sentes mènent aux fleurs et les collines aux nues ;
A notre passage, les paysages se découvrent visages.
Quatrain 46
Herbe sauvage qui partout hantes nos horizons,
Tu es la couleur vitale de la planète nôtre.
Inlassable, j’ai traqué les rayons verts dont tu émanes,
Du bord des mers d’émeraude jusqu’à l’aurore boréale.
Quatrain 47
Du fond de la verdure se détache
Une tache rose prête à prendre forme.
Sera-t-elle prunus, ou orchidée ?
Flottante, elle préfère promesse rester.
III – Au divin
Quatrain 60
Je suis, parce que Tu es,
Tu es, et par Toi, Je suis.
Moi là, Tu es tenu d’être.
Hors l’amour, quelle autre issue ?
Quatrain 62
Tu paries sur la Vie, nous parions sur Toi.
Tu comptes sur nous pour assumer tout le vivre,
Et nous sur Toi pour donner sens à nos vécus.
Passion créée par Toi ; nous en sommes l’enjeu !
IV – En créant au sein de la voie
Quatrain 81
Les blessures causées par nous ne seront plus jamais
guéries, les autres sont loin ou morts pour nous pardonner.
Les blessures subies par nous sont toujours guérissables,
le pardon dépendant de notre propre liberté.
Quatrain 86
De flamme et d’azur,
Alouette au chant pur,
D’un jet, tu accèdes
A la plus haute fête !
Quatrain 89
Notre intériorité, qui peut la jauger ? Son temps
Est la mémoire, et son espace imagination.
Ô univers sans limite au cœur d’un corps minime !
Ô brève vie se mesurant à un monde sans fond !
Si je devais choisir un poème pour démontrer que la poésie n’est pas faite pour être belle, je choisirais un poème de François Cheng : voici quelques quatrains extraits du recueil « Suite orphique ». Le poète utilise les formes de la poésie chinoise traditionnelle pour fixer ses pensées.
François Cheng est un académicien français, vivant à Paris depuis 1949. Il est catholique, mais sa religion première était le taoïsme : sans que l’on puisse parler de syncrétisme, son recueil est le témoin d’une pensée alimentée par ces deux spiritualités.
Les quatrains choisis sont extraits des quatre chapitres du livre, dont les titres éclairent le cheminement intellectuel du poète, sa « suite orphique ».
Le titre du recueil vient de la légende d’Orphée dans la mythologie grecque. Orphée a perdu sa fiancée Eurydice. Il obtient des dieux l’autorisation d’aller la chercher aux enfers, à condition de ne pas la regarder avant son retour sur terre. On s’en doute : Orphée échoue et Eurydice retourne aux enfers… Ce mythe rend compte (entre autres) de notre relation avec les « voix chères qui se sont tues » (Verlaine) et de leur impossible retour sur terre.
Dans tout le premier chapitre, la pensée des morts accompagne François Cheng : leur amour et leur souvenir nourrissent nos âmes et nos pensées, ils peuvent même nous initier au « grand secret » et aux mystères de la vie.
Cela conduit François Cheng à exalter « la vie d’ici » (deuxième chapitre), « seule voie non répétitive ». C’est dans l’observation de la nature que le poète cherche les promesses d’avenir vers « la Voie ».
Mais sa recherche doit se fonder sur sa foi chrétienne, sur le « Divin » : son Dieu, très proche de celui de la Genèse, a pour seul attribut son existence. Dieu a délégué la Vie aux humains, et conserve pour lui-même sa seule tâche : son impénétrable dessein. Les hommes sont donc responsables de leur vie et de leur devenir, d’où cet étrange « pari » : chercher eux-mêmes et trouver en Lui le sens de leur vie, trouver en Lui « la Voie ».
C’est le sens du quatrième chapitre, qui nous rapproche de la spiritualité taoïste. Comment l’homme minuscule peut-il trouver « la Voie » dans l’infini et l’éternité (quatrain 89) ? Comment peut-il s’élever « à la plus haute fête » (quatrain 86) ? Le poète ne donne pas la réponse : elle n’existe pas. Il se contente d’évoquer des directions, des bribes de pistes : nul besoin d’être chrétien ou taoïste pour se convaincre de la pertinence de ses maximes et aphorismes (quatrain 81) !
Ainsi, la poésie de François Cheng n’a pas été écrite pour être belle, mais pour être profonde.
Par bonheur, elle est profonde et belle.
Tant mieux pour nous !