Louis Aragon (1897 – 1982)
La Diane française (1944).
Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains
On dit que dans sa cellule
Deux hommes cette nuit-là
Lui murmuraient Capitule
De cette vie es-tu las
Tu peux vivre tu peux vivre
Tu peux vivre comme nous
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux
Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle pour les lendemains
Rien qu’un mot la porte cède
S’ouvre et tu sors Rien qu’un mot
Le bourreau se dépossède
Sésame Finis tes maux
Rien qu’un mot rien qu’un mensonge
Pour transformer ton destin
Songe songe songe songe
A la douceur des matins
Et si c’était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle aux hommes de demain
J’ai tout dit ce qu’on peut dire
L’exemple du Roi Henri
Un cheval pour mon empire
Une messe pour Paris
Rien à faire Alors qu’ils partent
Sur lui retombe son sang
C’était son unique carte
Périsse cet innocent
Et si c’était à refaire
Referait-il ce chemin
La voix qui monte des fers
Dit je le ferai demain
Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus
O mes amis si je meurs
Vous saurez pour quoi ce fut
Ils sont venus pour le prendre
Ils parlent en allemand
L’un traduit Veux-tu te rendre
Il répète calmement
Et si c’était à refaire
Je referais ce chemin
Sous vos coups chargés de fers
Que chantent les lendemains
Il chantait lui sous les balles
Des mots sanglant est levé
D’une seconde rafale
Il a fallu l’achever
Une autre chanson française
A ses lèvres est montée
Finissant la Marseillaise
Pour toute l’humanité
Ce poème est dédié à Gabriel Péri, député communiste, arrêté par la Gestapo (sur une dénonciation d’origine trouble) en mai 1941 et fusillé au Mont Valérien en décembre de la même année. Tout au long de sa détention, il s’est montré particulièrement ferme et courageux, refusant notamment de signer, en échange de la liberté, une condamnation de la Résistance naissante.
Contrairement à ce qu’annonce le titre, ce poème ne constitue pas une « ballade » au sens que l’on donne à cette forme poétique. Il n’en possède pas les attributs, mais s’en rapproche par l’ampleur du sujet et par la présence d’un « refrain », qui revient cinq fois sous une forme évolutive. On notera que la référence constante à l’usage moyenâgeux des « fers », ici allégorique, est également un rapprochement avec les ballades.
Aragon écrit un texte à quatre voix :
- Gabriel Péri lui-même qui s’exprime dans les refrains :
Et s’il était à refaire
Je referais ce chemin
Ainsi que dans la strophe 11 (« Je meurs… »)
- Les « moutons » [1] utilisés par les Allemands pour affaiblir les prisonniers ou les faire parler. Ils occupent la presque totalité des couplets dans la première moitié.
- Les tortionnaires, peu loquaces, qui interviennent trois fois :
- Pour faire sortir les « moutons » : « Alors qu’ils partent »,
- Pour condamner à mort : « Périsse cet innocent »,
- Pour une dernière tentative : « Veux-tu te rendre ».
- Le narrateur, présent à plusieurs reprises, et qui conclut le poème dans les deux dernières strophes.
La fermeté de Gabriel Péri est manifeste dès les premiers vers. Au retour de la séance de torture, il est tenté par le discours doucereux des moutons, dont les anaphores (« tu peux vivre », « Rien qu’un mot », « songe ») créent une ambiance de harcèlement. Ils se montrent couchés devant les nazis :
Tu peux vivre comme nous (…)
Et tu peux vivre à genoux
Ils utilisent différents arguments pour convaincre le prisonnier (« finis les maux », « la douceur des petits matins »). Puis ils capitulent : « J’ai tout dit », citant l’exemple de Henri IV se convertissant au catholicisme pour accéder au trône, ou Richard III demandant un cheval pour s’enfuir.
Les tortionnaires les chassent alors (« qu’ils partent ») et prononcent la condamnation à mort : « Périsse cet innocent ». Le mot innocent peut signifier « non coupable », tout comme dans la bouche des bourreaux, il peut être synonyme d’imbécile. Dans cette neuvième strophe, Aragon insiste sur le dépit des bourreaux, par l’allitération de la sifflante « s ».
Vient alors le moment de la brutalité, où la fermeté de Gabriel Péri se renforce. Il parle au futur (« je le ferai demain »). C’est aussi le moment du patriotisme (« Je meurs et la France demeure ») .
Après une dernière tentative des nazis et des collaborateurs (« Veux-tu te rendre »), Le prisonnier, aux portes de la mort, trouve le calme et délivre son message politique : il chante l’hymne national, puis l’Internationale : l’autre « chanson française », « finissant la Marseillaise », comme pour les Communistes la Révolution socialiste complétant la Révolution de 1789 en libérant « toute l’humanité ».
Dans le même recueil, « La Diane française » [2], Aragon a rendu hommage aux Résistants dans leur ensemble (Chrétiens et athées) par « La rose et le réséda ». Dans « Il n’y a pas d’amour heureux », il insiste davantage sur l’amour de la patrie.
Le ton est ici différent. Il s’agit de célébrer la mémoire d’un héros communiste, d’un véritable patriote, dans une geste, une épopée, qui justifie peut-être le terme de « ballade ».
Car ce poème est résolument communiste. Pourrait-on dire stalinien ?
C’est toute l’ambiguïté de cet immense poète que fut Aragon, résistant héroïque lui aussi, mais obstiné dans la défense d’un régime qui ne méritait pas sa fidélité…
[1]Homme aposté par la police près d’un prisonnier, pour gagner sa confiance et découvrir son secret. (Littré)
[2]La Diane est la sonnerie de clairon qui, dans les casernes, réveille les soldats.