Jacques Prévert (1900-1977)
Paroles (1946)
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Brest 1944
Est-ce une histoire vécue ? Ce n’est pas certain. Mais on sait que Prévert aimait beaucoup la ville de Brest, dont le foisonnement et le folklore ont été anéantis par les bombardements de 1940 à 1944.
C’est la pluie qui unifie cette longue plainte lancinante. La pluie est joyeuse au début, triste à la fin, elle est aussi une métaphore des bombardements.
Les formules reviennent, sans cesse répétées :
- « Rappelle-toi » : 7 fois,
- « N’oublie pas » : 2 fois
- « Barbara » : 8 fois,
- « Il pleuvait sans cesse » : 3 fois,
- « Pluie », pleuvoir : 10 fois .
Les énumérations rajoutent à cette atmosphère obsédante :
- « Epanouie, ravie, ruisselante » : 2 fois
- « De fer, de feu, d’acier, de sang », puis « de fer, d’acier, de sang »
Le poète revient ensuite au temps présent et au découragement ; la pluie est désormais une « pluie de deuil ». Le rythme devient plus grave grâce à l’emploi d’alexandrins et d’hexamètres. Barbara ne figure plus dans la fin du poème, il ne reste que les nuages et les chiens, dans un jeu de mots désabusé (les nuages qui crèvent, les chiens qui crèvent).
La plainte ralentit dans les derniers vers, sur l’assonance de la nasale « in » et l’allitération en « r », imitant l’orage qui s’éloigne.
Et bientôt, plus rien : c’est le dernier mot du poème…