Jacques Prévert (1900-1977)
Paroles (1946)

Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger…
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
C’est une recette de cuisine, écrite à l’infinitif, qui commence par la préparation, la nomenclature des ingrédients. Cette préparation, comme souvent chez Prévert est pleine, de bonté, de chaleur : « quelque chose de joli / quelque chose de simple / quelque chose de beau ». Ce qui compte, ce n’est pas l’ingrédient lui-même, c’est l’intention qu’on y met !
« Parfois l’oiseau arrive vite » : c’est ici que commence vraiment la recette. Mais que va-t-on cuisiner ?
Une œuvre d’art. On va créer.
Et pour commencer, il faut de la patience (« longues années », « attendre s’il le faut pendant des années ») et de la constance, parce que l’artiste ne maîtrise pas tout (« ne pas se décourager »), « quand l’oiseau arrive / s’il arrive »). Jeunes artistes, ne vous impatientez pas !
Prévert évoque le surréalisme (« fermer doucement la porte avec le pinceau », « effacer un à un tous les barreaux »), et surtout l’impressionnisme. La création se développe à petites touches de douceur et de lumière, jusqu’à ce que l’artiste soit appelé à peindre ce qu’il ne voit pas : « la fraîcheur du vent / la poussière du soleil / et le bruit des bêtes »).
Et Prévert ne peut s’empêcher de se livrer à un joli jeu de mots : mauvais signe, signe d’un mauvais tableau, ou signe qu’on peut signer…
La signature, justement, est le seul moment où l’artiste touche l’oiseau, c’est le moment ultime et unique où le peintre s’approprie l’œuvre qui va bientôt lui échapper.
Quel est cet oiseau venu seul, s’il est venu, cet oiseau que le peintre a si peu effleuré ? C’est une métaphore de l’inspiration : il faut attendre qu’elle arrive, ne pas l’effaroucher et la laisser agir, il faut rester humble devant sa propre création…
Mais c’est aussi un oiseau tout simplement : au long de son œuvre, Prévert nous apprend à respecter la nature, à lui laisser sa liberté, à la considérer avec bienveillance.
Respect, attention, douceur, bienveillance : pour l’art comme pour la nature, et aussi pour les humbles ses frères, c’est la « Prévert attitude » !