Aragon – Il n’y a pas d’amour heureux

Louis Aragon (1897 – 1982)
La diane française (1944)

Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux

Mais c’est notre amour à tous les deux





Cette plainte majestueuse a été écrite en 1943, au plus fort de la guerre, à un moment où les mouvements de résistance comme celui que dirigeait Aragon craignaient le pire de la répression nazie. Malgré les espoirs suscités par la victoire de Stalingrad, ils pouvaient encore douter de l’issue de la guerre.

Elle commence par un constat d’impuissance extrêmement pessimiste. Aragon insiste par la répétition des « ni », et par l’assonance grinçante « croi, broi », où l’on croit entendre le vol des corbeaux du Chant des Partisans. « Sa vie est un étrange et douloureux divorce », nous dit-il : l’homme ne contrôle rien, ne comprend rien, ne peut rien.

La deuxième strophe est une référence directe à la bataille de France de 1940 et à la débâcle qui s’ensuivit. L’allitération « s » nous alerte sur la cruauté de la guerre. Les soldats sont non seulement « sans armes » mais en outre « désœuvrés ». Tout à l’heure, hébétés, interdits, « ils regarderont passer » les amants. « Ma vie » répond à « Sa vie » en début de strophe : la vie n’est qu’un combat triste et frustrant, et il s’agit bien de la vie de Louis Aragon.

Pour évoquer l’amour d’Elsa dans la troisième strophe, Aragon passe à la première personne du singulier dans un vers douloureusement heurté, chargé de sanglots. Il porte un oiseau blessé, donc condamné à mort, tout comme les mots tressés d’amour…

L’anaphore qui suit : « ce qu’il faut… » s’applique à l’amour d’Elsa et aux guerriers défaits, mais aussi aux Résistants (« Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson ») : pour le moindre résultat, il faut une souffrance et un effort extrêmes.

La dernière anaphore répète le vers « il n’y a pas d’amour heureux » en l’explicitant. Le poète nous déclare son « amour de la patrie » [1], et nous montre que dans une guerre, vainqueurs et vaincus finissent également défaits (ce qu’il a exprimé dans d’autres poèmes).

Mais le poème n’est pas terminé…

Il est construit en alexandrins, sauf le dernier vers de chaque strophe, qui est un octosyllabe. Plus court, ce vers conclut chaque développement et se suffit à lui-même.

Mais Aragon, peut-être atterré par la sombre ambiance de son texte, rattrape l’amour d’Elsa. Cet amour désespéré, c’est « notre amour à tous les deux » : nous allons nous battre pour notre amour-souffrance.

Il utilise pour cela un vers de neuf pieds, unique, qui lui aussi se suffit à lui-même.

Voilà comment se termine un des plus belles poésies du XXe siècle : par un éclair fugitif dans un ciel sombre.

Malgré son pessimisme, le Résistant résiste !

Et il publiera ses poèmes de guerre dans un recueil intitulé « la Diane française », la « diane » étant l’appel de clairon pour le réveil de la caserne…


[1]  Ce qui à mon avis a rebuté Georges Brassens dans son adaptation chantée. Il a écarté la dernière strophe, rendant presque incompréhensible le poème d’Aragon, et le privant de son acmé.

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