Louis Aragon (1897 – 1982)
La Diane française (1946)

Guy Môquet

Honoré d’Estienne d’Orves
A Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves comme à Guy Môquet et Gilbert Dru
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda
Ce long poème est dédié à deux résistants communistes : Gabriel Péri et Guy Môquet, et deux résistants chrétiens : Honoré d’Estienne d’Orves et Gilbert Dru, tous exécutés par les nazis durant la guerre.
Il célèbre l’union des combattants clandestins dans la guerre, qui avaient gommé leurs différences dans la Résistance, au sein du CNR. On sait aujourd’hui que ce n’est pas complètement vrai : les rivalités persistaient souvent et ne tardèrent pas à éclater avant même la capitulation allemande.
Il fait également suite à la politique de « main tendue » du PCF, qui cherchait depuis les années trente à s’associer avec des « compagnons de route » non communistes, particulièrement les militants chrétiens.
Aragon a conçu son poème pour lui donner un souffle épique, presque sans respiration du début à la fin. La dimension incantatoire est donnée par plusieurs procédés :
- Répétition (dix fois) des deux vers : « Celui qui croyait au ciel / celui qui n’y croyait pas »,
- Absence de ponctuation, troublant la respiration,
- Deux rimes seulement : « el », « a »
- Rédaction en vers de sept pieds (heptasyllabes), au rythme rapide, sans repos.
Le poème comporte quatre périodes :
- La présentation (jusqu’au vers 18 : « qui vivra verra ») : les deux héros aiment la même « belle prisonnière des soldats », la France évidemment :
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Faut-il voir dans ces deux vers une distinction chez les combattants, le premier étant le soldat régulier de la bataille de France, le second le Résistant ? Aragon a été l’un et l’autre.
- Le temps du combat (jusqu’au vers 30 : « L’autre tombe qui mourra »).
- Le temps du sacrifice (jusqu’au vers 48 : « … Mûrisse un raisin muscat »).
- Le temps du renouveau (jusqu’à la fin) : à cet endroit, le « refrain » disparaît, les quatrains s’enchaînent directement ; les combattants se séparent (« l’un court l’autre a des ailes »). Le temps de l’amour n’est plus (« Le double amour qui brûla »). Le connecteur logique « ou » devient « et » dans les deux derniers vers. L’unité dans le combat est-elle caduque en temps de paix ? Aragon pressent-il les désaccords à venir ?
L’itinéraire des combattants est facile à suivre : amour, transcendance (« cette clarté sur leur pas », un seul pas pour deux), combat, prison, sacrifice, renouveau et paix.
Tout au long du poème, Aragon bascule de la dualité des personnages à leur unité :
- Dualité : « Celui / celui », « Lequel / lequel », « l’un / l’autre »,
- Unité : les deux n’ont qu’un seul pas (vers 10), qu’un seul sang (vers 47, 48, 51)
- Complémentarité : « Tous les deux », « commun combat », « Deux sanglots font un seul glas »).
Le poète multiplie les figures de style pour souligner son propos :
- Anaphores : Celui, Lequel, Fou.
- Allitérations : « v » pour la vie au vers 18, « k » (vers 22 à 24) pour la dureté du combat, « t » et « d » (vers 28 à 30) pour la sentinelle impitoyable.
- Enumérations : « des lèvres du cœur des bras », sept derniers vers.
Jusqu’à l’assonance du vers final : « la rose et le réséda », les deux fleurs toutes de « r » et de « z », l’une rouge, l’autre blanche, donc identiques et différentes, différentes et identiques…