Carco – Je me souviens

Francis Carco (1886 – 1958)
Mortefontaine (1946)

Je me souviens de la bohème,
De mes amours de ce temps-là !
Ô mes amours, j’ai trop de peine
Quand refleurissent les lilas…
Qu’est-ce que c’est que cette antienne ?
Qu’est-ce que c’est que cet air-là ?
Ô mes amours, j’ai trop de peine…
Le temps n’est plus de la bohème.
Au diable soient tous les lilas !
Il pleut dans le petit jour blême.
Il pleut, nous n’irons plus au bois.
Toutes les amours sont les mêmes,
Les morts ne ressuscitent pas.

Un vieil orgue, comme autrefois,
Moud, essoufflé « La Marjolaine ».
Ô mes amours de ce temps-là,
Jamais les mortes ne reviennent.
Elles dorment sous les lilas
Où les oiseaux chantent ma peine,
Sous les lilas qu’on a mis là…
Les jours s’en vont et les semaines :
Ô mes amours, priez pour moi…


Francis Carco est le poète des mauvais garçons, du Paris trouble, des rues grises, des petits matins brumeux, des amours ternes, des souvenirs indécis. Il a connu sa bohême à Montmartre en 1910 et s’en souvient dans ce recueil de 1946.

Dans ce poème, les mots et la syntaxe sont simples, comme la vie de tous les jours. La seule référence explicite est pour « la Marjolaine », chanson traditionnelle oubliée de nos jours.

Les thèmes évoqués sont relatifs au temps qui passe :

  • Nostalgie : « je me souviens », « j’ai trop de peine », « comme autrefois », « amours de ce temps-là »,
  • L’impossibilité du retour : « le temps n’est plus », « nous n’irons plus au bois » (autre allusion à une antienne populaire), « les morts ne ressuscitent pas », « jamais les mortes ne reviennent ».

Plusieurs vers sont répétés, totalement ou en partie, comme des pensées ressassées. Avec les deux seules rimes du poèmes (« ème » ou « ène » / « a »), ces répétitions établissent la monotonie du temps qui passe et la lassitude du poète.

On note surtout l’incantation lyrique « Ô mes amours », reprises quatre fois, associée à la peine de Francis et à sa prière finale.

On note également l’allusion explicite à Apollinaire et à « Sous le pont Mirabeau » :

Les jours s’en vont et les semaines

Citons Robert Sabatier, romancier : 
« Carco est un poète en demi-teintes, il bannit le verbiage, le clinquant, le faux lyrisme. Jusque dans ses poèmes les plus simples, on sent une sorte d’arrière-tremblement, de frémissement. Sa couleur est le gris, celui des murs, des jours, des souvenirs. Ses paysages campagnards ou urbains sont mouillés de pluie. Les bonheurs charnels sont courts et sans lendemain. On voit des bars, des ombres, des pas solitaires, un univers triste et las. Ce sont les amours de rues sans joie comme dans les chansons des chanteuses réalistes, de Damia àFréhel, mais Carco excelle àjouer des airs tristes et tendres, àcomposer même sur un air de java. »

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