Maurice Carême (1899 – 1978)
Mère (1935)
La cuisine est si calme
En ce matin d’avril
Qu’un reste de grésil
Rend plus dominical.
Le printemps, accoudé
Aux vitres, rit de voir
Son reflet dans l’armoire
Soigneusement cirée.
Les chaises se sont tues.
La table se rendort
Sous le poids des laitues
Encor lourdes d’aurore
Et à peine entend-on,
Horloge familière,
L’humble cœur de ma mère
Qui bat dans la maison.

Cuisine de ferme, musée de folklore (Tournai, Belgique)
Maurice Carême est connu de tous les enfants et tous les instituteurs. Il a tant écrit pour les petits.
Mais il a aussi écrit pour les grands, comme ce petit cristal, dans le recueil intitulé « Mère », entièrement dédié à sa maman.
Il lui suffit de seize hexasyllabes pour nous construire un univers.
Nous sommes un dimanche matin (« dominical »), au mois d’avril, vers neuf ou dix heures du matin. En effet, le petit déjeuner est passé, puisque « les chaises se sont tues », et les laitues sont « encor lourdes d’aurore », c’est-à-dire de rosée. Il fait très beau et très froid (« un reste de grésil »…). C’est le premier printemps en Wallonie, la patrie de Maurice Carême.
Tout est vivant : la table, les chaises, le printemps qui s’accoude à la fenêtre. D’habitude, on se met à la fenêtre pour regarder du dedans vers le dehors, mais chez la maman de Maurice, c’est dedans qui est intéressant.
En lisant, vous l’avez entendu, ce calme ? Ce silence ? Tic, tac, tic, tac… Justement, il n’y a pas de tic tac. Car l’horloge, ce meuble qui manque dans la cuisine, il est dans le cœur de la maman, humble et puissant, familier et rassurant, doux et fort, solide et souriant…
Chut… Laissez-vous caresser par le souffle de la tendre poésie…