Ganzo – Vals que l’été gorge de sève

Robert Ganzo (1898 – 1995)
Lespugue (1940)

Vals que l’été gorge de sève,
je vois tes seins s’épanouir
et parfois ton ventre frémir
comme un sol chaud qui se soulève.
Tu m’apaises si je m’étonne
de ces pouvoirs que tu détiens ;
et je sais, femme, qu’ils sont tiens
les miracles roux de l’automne.

Ta voix chante les longs passages
de nos frères multipliés
aux horizons, et leurs messages
noués au tronc des peupliers ;
les noirs charniers des jours torrides
les faims, les soifs insatiables
et le rire égrené des sables
déchirant des poitrines vides ;

les griffes, l’empreinte des dents,
les flammes vacillantes dans
la nuit des plaines infinies,
la sèche attente des momies,
le dur et blanc dédain des os,
l’ordre frappé sur la peau morte
roulant aux ailes des échos,
et tout ce que la terre porte.

Et chante aussi que tu m’es due
comme mes yeux, mes désarrois,
et tes cinq doigts d’ocre aux parois
de la roche où ta voix s’est tue.
Le silence t’a dévêtue,
— chemin d’un seul geste frayé —
et mon orgueil émerveillé
tourne autour d’une femme nue.

Première et fauve quiétude
où je bois tes frissons secrets
pour connaître la saveur rude
des océans et des forêts
qui t’ont faite, toi, provisoire,
île de chair, caresse d’aile,
toi, ma compagne, que je mêle
au jour continu de l’ivoire.

Ton torse lentement se cambre
et ton destin s’est accompli.
Tu seras aux veilleuses d’ambre
de notre asile enseveli,
vivante après nos corps épars,
comme une présence enfermée,
quand nous aurons rendu nos parts
de brise, d’onde et de fumée.


Etonnant personnage que Robert Ganzo ! Vénézuélien, émigré en Belgique puis à Paris, il s’engage dans la Résistance ; bouquiniste et libraire, il se passionne pour l’archéologie.

Son écriture est presque toujours basée sur des octosyllabes (vers de huit pieds), un mètre qui se prête à une poésie très musicale, dont il fait varier le rythme par une ponctuation très étudiée et de longues envolées sur plusieurs vers. Ce poème, notamment l’avant-dernière strophe, en est un exemple parfait.

Le recueil s’appelle « Lespugue » et il ne comprend que trois poésies, toutes sur le même sujet : la « Vénus de Lespugue ». C’est une petite statue préhistorique en ivoire, haute de quinze centimètres, la plus ancienne statue représentant le corps humain (- 25.000 ans), découverte dans la commune de Lespugue, au pied des Pyrénées.

Cette petite statue fascine Robert Ganzo. Il la fait vivre, tour à tour amoureuse, amante et idole au fil des trois poèmes.

Il la fait chanter dans cette mélopée où l’on voit la horde des hommes préhistoriques marcher dans les forêts (« les longs passages de nos frères multipliés », « messages noués au troncs des peupliers »), affronter « les faims, les soifs insatiables », les tempêtes de sable (« le rire égrené des sables déchirant des poitrines vides »). On voit ces hommes terrorisés par les bêtes sauvages (« les griffes, l’empreinte des dents »), par la nuit (« les flammes vacillantes »), par la mort (« les noirs charniers »). Ils pratiquent des rites funéraires (« la sèche attente des momies »), communiquent par des tambours (« l’ordre frappé sur la peau morte… »). Cette femme peint sur les parois des grottes (« tes cinq doigts d’ocre… ») ; elle peint aussi bien sa propre vie que les « désarrois » du poète.

Elle est à la fois femme vivante (« île de chair », « ma compagne », « ton torse se cambre »…) et idole (« mon orgueil émerveillé tourne autour d’une femme nue »). Cette femme vient du passé, elle vit encore dans cette petite statue (« le jour continu de l’ivoire »), et elle nous survivra 

« quand nous aurons rendu nos parts
de brise, d’onde et de fumée.
« 

Elle est ainsi à la fois passé, présent, avenir, une allégorie du temps qui nous mange tous…

… Et une merveilleuse musique dans les vers de Robert Ganzo.

Laisser un commentaire