Alicia Gallienne (1970 – 1990)
L’autre moitié du songe m’appartient – Le livre noir (1989)
L’insomnie des corps
Délivrée dans de sordides paroles sans appel
Je me retiens de t’aimer davantage
De filtrer l’espace de mes mains continues
Mais déjà tu berces l’insomnie de ton sommeil
Mais déjà tu arrêtes mes manœuvres en plein vol
Rien de moi n’est plus une attente
Aux rivages des mots trop longs en bouche
L’insomnie des corps
T’a comme éloigné de l’impatience
Et mon nœud palpitant et ma boule ronde
Des haut-le-cœur des ardeurs éventrées
Qui me fait respirer comme on pleure
N’appelle plus le souffle continu de tes lèvres
Jamais je n’aurais cru qu’elles seraient orange amère
Inconstantes à mon passage
Tes lèvres tes lèvres à se tourner vers moi
Je ne suis plus sûre qu’aujourd’hui tu te retournerais
Je ne crois pas aux battements de cœur à ma porte
Et tout cela je le confesse aux murs qui m’enserrent
Tout est devenu trop vide trop fermé pour moi
Ma chambre est une souffrance gaz carbonique
Mes respirations sont sous cloche
Nous voilà dispersés par un petit fil d’attente
J’ai mûri le soleil qui bat ma raison
Il peut tomber sur moi par l’éclat d’un orage
Que tu donnes au silence
L’insomnie des corps tombe à pic
Mais déjà tu n’as plus le vertige
Je me suis assise au pied d’une porte qui mène à toi
Mais pour une fois je devine qu’elle est fermée de l’intérieur
Et que le temps ce goulot d’étranglement
A semé par inadvertance la clé
A ce drame discontinu
De vivre l’amour contre toute attente
De vivre l’amour sur la terre comme au ciel
De vivre l’amour alors qu’il ne se laisse pas vivre
Je ne peux pas lire ce poème sans penser que je n’en ai pas le droit… Ce texte est trop grave : il ne devrait appartenir qu’à Alicia et à son dédicataire. Elle écrit ici tout son amour, toute sa douleur, toute son intimité ; elle laisse affleurer son désespoir, si rare dans ses poésies.
Subit-elle déjà les traitements qui voilent sa beauté : « mon nœud palpitant et ma boule ronde », « des haut-le-cœur des ardeurs éventrées » ?
Est-elle déjà enclose dans la bulle stérile de l’hôpital, comme le laissent entendre ces mots: « filtrer l’espace », « murs qui m’enserrent », « trop vide trop fermé », « ma chambre est une souffrance gaz carbonique », « mes respirations sont sous cloche » ?
La souffrance physique, l’interrogation sur le sens et l’issue de la vie sont présentes, mais comme presque toujours dans l’œuvre d’Alicia Gallienne, elles s’effacent derrière un cri d’amour.
Elle subit ses doutes, ses déceptions :
… de sordides paroles sans appel
Jamais je n’aurais cru [que tes lèvres] seraient inconstantes à mon passage…
Je ne suis plus sûre que tu te retournerais
Je ne crois pas aux battements de cœur à ma porte
Nous voilà dispersés
L’exaltation amoureuse semble avoir abandonné les amants :
L’insomnie des corps
T’a comme éloigné de l’impatience
Mais déjà tu n’as plus le vertige
L’initiative qu’elle semble prendre au début du poème :
Je me retiens de t’aimer davantage
Se transforme dans les derniers vers en un abandon découragé :
Je me suis assise au pied d’une porte qui mène à toi
Mais pour une fois je devine qu’elle est fermée de l’intérieur
Et que le temps (…)
A semé par inadvertance la clé
Elle se refuse donc à ouvrir cette « porte sans bruit ». Elle est pourtant gonflée d’amour, comme de larmes prêtes à jaillir ; elle a trop d’amour à donner :
Ce drame discontinu
De vivre l’amour contre toute attente
De vivre l’amour sur la terre comme au ciel
L’évocation du « ciel » montre l’aspiration de cette jeune fille de dix-neuf ans à vivre un amour infini, et sa certitude d’y parvenir un jour, comme elle vit déjà l’amour chrétien. Mais le dernier vers exprime sa déception de devoir renoncer devant cet amour avorté, qui « ne se laisse pas vivre ».
Alicia Gallienne a écrit pour elle-même, pour son amant. Mais ce cri de douleur est tellement intense… A-t-elle vraiment écrit pour nous, lecteurs lointains ? Alors que tant de personnes qui ont côtoyé et aimé cette étoile filante la pleurent encore, éloignons-nous sur la pointe des pieds.