Alicia Gallienne (1970 – 1990)
L’autre moitié du songe m’appartient – Le livre noir (1988)

Je ne connais que trois formes de courage : elles s’expriment dans l’acceptation de sa différence, dans celle de la douleur et enfin dans celle de la mort. Pour moi, le courage est une des formes de l’intelligence humaine. Je souhaite quelle ne soit jamais la figure âpre de la résignation.
Tout homme se promène sur terre avec une arme chargée dont il sait que la dernière balle sera pour lui. On est toujours le dernier à partir et c’est toujours trop tôt. Le suicide m’effraie plus que tout au monde : pour la première fois, un regard d’homme perd sa foi. Et quand un homme perd sa foi, je crois qu’il perd sa vie. Ce qui me fait le plus peur en somme, c’est de penser à la détresse humaine. Lorsqu’elle aboutit au suicide, c’est la pauvreté même, la négation même.
Le suicide n’est pas un péché, il est inutile de toujours tout ramener à la religion : disons que l’on s’arrache à soi-même l’extrême onction et que I’on se la jette à la figure. C’est sans doute la dérision qui est le plus terrible. La religion ne donne pas un sens à la vie, je ne le crois pas, mais elle donne son sens à la mort et c’est pour cela que l’on se l’attache à vie. Pour moi la foi est à reconquérir : elle m’a quittée et elle me manque (ou plutôt, je l’ai quittée et je lui manque… je ne sais plus).
Mais j’ai trop de perceptions de I’au-delà pour ne pas croire à la survie de l’être. Le plus beau reste encore à voir et à découvrir. Le courage est mon exigence idéaliste. Le courage, c’est aussi renouveler le doute.
Alicia Gallienne est morte à vingt ans d’une maladie qu’elle a vu venir, qu’elle a senti la ronger. Elle était belle, amoureuse, aimante, aimée… Elle a laissé un seul recueil qui arrache des larmes.
Ses poèmes sont avant tout des poèmes d’amour, « [d]’amour de la vie, [d]’amour pour la vie » comme l’écrit son cousin Guillaume Gallienne.
« Renouveler le doute » n’est pas à proprement parler un poème, mais plutôt une réflexion intime sur le courage ; ce n’est pas le texte le plus représentatif de son œuvre. Mais il est l’un des plus expressifs de « [son] amour de la vie, [son] amour pour la vie »,
Chaque phrase écrite ici par cette jeune fille de dix-huit ans est une leçon de vie. Elle, qui se savait condamnée, a écrit : « Le plus beau reste encore à voir »…
Mais de quoi nous plaignons-nous ?