Desnos – L’alligator

Robert Desnos (1900-1945)
Chantefables

Sur les bords du Mississipi
Un alligator se tapit.
Il vit passer un négrillon
Et lui dit : « Bonjour, mon garçon. »
Mais le nègre lui dit : « Bonsoir,
La nuit tombe, il va faire noir,
Je suis petit et j’aurais tort
De parler à l’alligator. »
Sur les bords du Mississipi
L’alligator a du dépit,
Car il voulait au réveillon
Manger le tendre négrillon.





Voici un poème mal aimé, à cause de l’usage du mot « négrillon ».

On ne peut pourtant pas accuser Robert Desnos de racisme. Surréaliste, écrivain antifasciste, « artiste dégénéré », résistant, déporté : son parcours est aux antipodes d’un quelconque racisme !

Cependant, dans les années trente, les antiracistes préféraient d’autres vocables, bien que Picasso ait inventé le terme « Art nègre » sans aucune pensée péjorative à l’origine. De nos jours, l’évolution des esprits et du vocabulaire ont banni l’usage du « mot en N », comme disent les Américains. 

Alors, que faire de ce « négrillon » ?

C’est une métaphore : il représente les opprimés, les victimes. Desnos utilise ce mot à dessein, pour montrer que ce petit garçon est tout mignon face à l’alligator (« tendre négrillon »). Il est surtout insignifiant. Qui pourrait se soucier du sort d’un négrillon, surtout dans un état du sud américain (« sur les bords du Mississipi ») ?

L’alligator, lui, une métaphore des puissants.

Et le petit négrillon malicieux lui cloue le bec.

Bien fait pour lui !

Laisser un commentaire