Saint-John Perse – Portes ouvertes sur les sables

Saint-John Perse (1887 – 1975)
Exil I (1942)

Portes ouvertes sur les sables, portes ouvertes sur l’exil,
Les clés aux gens du phare, et l’astre roué vif sur la pierre du seuil :
Mon hôte, laissez-moi votre maison de verre dans les sables…
L’Eté de gypse aiguise ses fers de lance dans mes plaies,
J’élis un lieu flagrant et nul comme l’ossuaire des saisons
Et, sur toutes grèves de ce monde, l’esprit du dieu fumant déserte sa couche
d’amiante.
Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des Princes en Tauride.



Alexis Leger, dit Saint-John Perse, est un poète français, lauréat du prix Nobel de littérature.

Il était diplomate. A ce titre, il faisait partie de la représentation française lors des accords de Munich en 1938, auxquels il semble s’être opposé. Démis de ses fonctions par Paul Reynaud en 1940, il s’exile à Londres ; il est déchu de sa nationalité française par Pétain, mais ne peut s’entendre avec De Gaulle, qu’il juge illégitime. Aussi s’exile-t-il aux USA, d’où il revient après la guerre pour de nombreux séjours sur la presqu’île de Giens dans le Var.

Sa poésie est hermétique, difficile d’accès. Unique dans la littérature française, son œuvre explore la relation de l’homme au monde, les deux étant selon lui mêlés dans une unité profonde.

« Portes ouvertes sur les sables » a été écrit au tout début de l’exil de Saint-John Perse aux USA. Un ami (Archibald Mc Leish) lui a prêté une maison à Long Island, au bord de la mer. Il laisse les clefs à la disposition du poète chez le gardien du phare voisin. Voilà qui éclaire les premiers vers, par ailleurs écrits dans le désordre : pour la logique du texte, le troisième vers devrait être le premier.

L’exilé vient d’arriver dans un monde minéral (« sables », « phare », « pierre du seuil », « verre », « gypse »), dans un désert. De plus, c’est la pleine lumière du jour (« l’astre roué vif ») : il est donc nu (dans une « maison de verre »), sans protection, à la vue de tous (près d’un « phare » qui peut l’éclairer).

Il en souffre : les cristaux du gypse (qui ressemblent à des fers de lance) le blessent.

Le lieu où il arrive est à la fois « flagrant » (dans le sens de brûlant) et « nul », c’est-à-dire vide. Pour lui, le temps s’arrête : par métaphore et par métonymie, la chaleur, le sable, le désert amènent « l’ossuaire » où les saisons se momifient et se dessèchent comme les os des animaux morts. L’image de l’ossuaire continue l’atmosphère minérale déjà évoquée, qui se poursuit encore avec les « grèves » et « l’amiante ».

Les cinq premiers vers placent donc l’exilé dans un univers caractérisé par :

  • La présence d’un nouvel habitat (« portes », « clefs », « phare », « maison de verre »),
  • Le désert (« sables », « gypse », « pierre », etc),
  • La nudité face à la lumière (« astre roué vif », « verre », « phare », etc),
  • Un feu destructeur (« flagrant », « ossuaire », « mes plaies »).

Dans « toutes grèves », (là où s’échouent tous les exilés), l’esprit en devient « fumant », brûlé, et il « déserte sa couche d’amiante » (peut-être une allusion à la couche d’une « amante » ?).

Le dernier vers annonce une révolte de l’exilé, sans que soit assuré le succès de ce « spasme ». En effet, les « Princes de Tauride » sont Oreste et Pylade, exilés loin de leur patrie pour ramener Iphigénie, sœur du premier enlevée par Artémis (ils reviendront tous trois sains et saufs). Le « ravissement » peut signifier aussi bien l’enlèvement que la béatitude.

Après le désespoir de son arrivée aux USA, Saint-John Perse envisage donc que son exil puisse être aussi bien heureux que malheureux.

Le poème en reste là, suspendu à cette supputation indécise : en 1942, nouvel exilé, Saint-John Perse ne veut pas encore de conclusion trop transparente…

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