Jacques Prévert (1900-1977)
Paroles (1946)
Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.
Enfant, Jacques Prévert était un adepte de l’école buissonnière. Il faut dire que, tout en l’éduquant, son père fermait les yeux. Comme aurait dit Brassens, un enfant « a de chance quand il a / un père de ce tonneau là »… Le petit Jacques a quand même obtenu son certificat d’études, mais pas davantage !
Et de son enfance, le poète a retenu une profonde aversion pour l’autorité en général et pour l’école en particulier. D’où sa tendresse pour ce charmant petit cancre.
Qui mène un combat bien sympathique : le Cœur contre l’Autorité (les majuscules sont indispensables). C’est dit dès le départ la tête dit non, le cœur dit oui. C’est oui pour aimer, c’est non pour le professeur.
Arrive le vers le plus important du poème : « il est debout ». Donc, il est digne, il résiste, il agit, il est libre…
Et il s’amuse : « tous les problèmes sont posés ». On peut poser un problème de deux façons : soit pour le résoudre, soit pour le laisser par terre et ne plus s’en occuper. Pour le cancre, la deuxième option est évidemment la meilleure, et ça lui donne le fou-rire !
Il ne reste plus à l’élève qu’à tirer la langue au maître et aux « enfants prodiges » (peut-être deviendront-ils les braves gens de « la chasse à l’enfant » ?) et à dessiner le bonheur.
Car nous sommes en 1946, c’est le temps de la liberté, le temps des couleurs après celui du « tableau noir »…