Jacques Prévert (1900-1977)
Paroles (1946)
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
Il avait dit j’en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant il s’est levé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
Pour chasser l’enfant, pas besoin de permis
Tous les braves gens s’y sont mis
Qu’est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C’est un enfant qui s’enfuit
On tire sur lui à coups de fusil
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau

En 1934 existait à Belle-Ile-en-Mer un pénitencier pour enfants, une « maison de redressement ». C’était un endroit horrible, où les jeunes adolescents qui avaient un peu dérapé dans leur jeune vie apprenaient à se durcir et à devenir de vrais méchants.
Un soir d’août 1934, un des enfants croqua un morceau de fromage avant d’entamer sa soupe. Il fut roué de coups. Une émeute éclata. Cinquante-cinq adolescents s’échappèrent. Une prime de 20 francs fut offerte aux habitants et aux touristes pour chaque enfant repris.
Cette histoire révoltante émut beaucoup l’opinion. C’est elle qui a inspiré ce poème.
Le titre du poème est affreux : comment peut-on chasser l’enfant ?
Et nous voici d’emblée dans l’ambiance :
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Le poème ne comporte aucune ponctuation (comme toujours chez Prévert), sauf dans ce vers. C’est la ponctuation exclamative, enragée, coléreuse des braves gens qui insultent l’enfant pour justifier l’acharnement de leur poursuite. Et ce slogan est repris sept fois, scandant la chasse.
Car le champ lexical ne laisse aucun doute : « hurlements », « meute », « chasse », « bête traquée », « tous galopent après lui », « chasser l’enfant », « on tire », « à coups de fusil », « bredouilles ». Prévert nous entraîne sans répit dans sa longue métaphore filée.
Il ne s’attarde pas sur les gardiens, qui pourtant se mettent à plusieurs adultes costauds pour briser les dents d’un seul enfant.
L’enfant se lève. Il ne se révolte pas : il se lève parce qu’il est digne. Cette attitude est fréquente chez Prévert, elle est inséparable de la liberté (dans « le cancre », par exemple : « il est debout » ; ou bien dans « la belle saison » : « une fille de seize ans / immobile debout »).
Et l’enfant galope.
La colère de Prévert se tourne vers les « braves gens », les lâches, la « meute des honnêtes gens » (assimilés à des chiens). Il les englobe tous : les gendarmes (c’est leur métier), les rentiers (la petite bourgeoisie de Belle-Ile qui a peur), les touristes (en nombre au mois d’août), les artistes.
Les artistes ? Eux aussi participent à la chasse à l’enfant. Quelques uns sont certainement en vacances à Belle-Ile, peut-être à l’origine attirés par Sarah Bernhardt, qui y possédait une résidence (décédée en 1923, elle n’est pour rien dans cette histoire). Mais Prévert pense surtout aux artistes de son temps : il ne se fait pas d’illusions, ils ne sont pas meilleurs que les autres…
Dans l’énumération, Prévert glisse une rime interne (touristes / artistes), accélérant ainsi le rythme et donnant un effet de foule.
« Ces messieurs » sont bredouilles : l’enfant est parti à la nage…
… « Rejoindras-tu le continent rejoindras tu le continent » ? Prévert aurait aussi bien pu écrire : « Rejoindras-tu le monde des hommes ? »
La question est posée deux fois, révélant l’angoisse de l’observateur. La réponse ne vient pas.
Reviennent enfin les deux vers du début.
Ils sont le moment calme du poème. On arrive sur l’île avec eux, on quitte l’île avec eux. On ne sait pas bien si l’eau qui entoure l’île est un espace de liberté ou plutôt la clôture qui enferme le pénitencier… On sent quand même que l’allitération des « l », imitant l’onde qui fuit, nous apaise après ce tumulte…
En 1967, 80 jeunes étaient encore prisonniers à Belle-Ile-en-Mer. L’établissement a été définitivement fermé le 1er septembre 1977.