Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)
Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant
Et l’on entend aussi se lamenter l’autan
Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales
Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
Attys Attys Attys charmant et débraillé
C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé
Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique
La forêt fuit au loin comme une armée antique
Dont les lances ô pins s’agitent au tournant
Les villages éteints méditent maintenant
Comme les vierges les vieillards et les poètes
Et ne s’éveilleront au pas de nul venant
Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes
Le recueil « Alcools » annonce l’arrivée de la poésie moderne, par l’innovation que constituent, entre autres, le vers libre et l’absence de ponctuation, ainsi que la rupture avec les anciennes écoles de poésie. Cependant, la rupture n’est pas complète. C’est ainsi que « Le vent nocturne » est écrit en alexandrins, avec des rimes presque classiques (alternance masculine / féminine entre autres). Sa structure s’éloigne cependant des formes codifiées (13 vers, déstructuration des rimes à la fin).
Ce n’est pas le poème le plus connu de l’ouvrage. Il décrit une tempête, dans une ambiance assez sinistre de légende nordique (les elfes). Le rythme lent du début, marqué par les nombreuses syllabes nasales, est suivi d’une accélération (les « f » des vers 3 et 4, qui imitent le souffle du vent).
L’incantation à Attys se réfère à ce berger mythologique qui s’émascule par désespoir amoureux (d’où sa tenue débraillée), puis est transformé en pin par la déesse Cybèle.
On suit l’impitoyable ouragan qui abat un pin, l’arbre d’Attys, et provoque la déroute de la forêt, comparée à une armée défaite qui s’enfuit au tournant de la route dans une ambiance de fin d’empire (« vent gothique »). On entend presque résonner les accords de Wagner !
L’ambiance se calme dans les quatre derniers vers (les « f » du début laissent place aux « v », plus fluides et apaisés), le village s’endort, léthargique, pour ne plus se réveiller…
Et qui sont donc ces gypaètes (des vautours) qui agressent les pigeons ? Que signifie cette chute brutale ? Faut-il lire le poème comme une allégorie, qui nous conduit de la tempête à l’armée, puis à l’impuissance des peuples et enfin à la guerre ? Apollinaire, qui écrit « Le vent nocturne » en 1909, aurait-il la prescience du conflit à venir ? Faut-il y voir la capacité géniale des grands artistes à comprendre leur époque avant les autres ?…
P’têt’ ben qu’oui, p’têt’ ben qu’ non ! A vous de décider… ou pas !…
