Prévert – L’enfance

Jacques Prévert (1900-1977)
Histoires (1946)

Oh comme elle est triste l’enfance
La terre s’arrête de tourner
Les oiseaux ne veulent plus chanter
Le soleil refuse de briller
Tout le paysage est figé

La saison des pluies est finie
La saison des pluies recommence
Oh comme elle est triste l’enfance
La saison des pluies est finie
La saison des pluies recommence

Et les vieillards couleur de suie
S’installent avec leurs vieilles balances
Quand la terre s’arrête de tourner
Quand l’herbe refuse de pousser
C’est qu’un vieillard a éternué

Tout ce qui sort de la bouche des vieillards
Ce n’est que mauvaises mouches vieux corbillards
Oh comme elle est triste l’enfance
Nous étouffons dans le brouillard
Dans le brouillard des vieux vieillards

Et quand ils retombent en enfance
C’est sur l’enfance qu’ils retombent
Et comme l’enfance est sans défense
C’est toujours l’enfance qui succombe

Oh comme elle est triste
Triste triste notre enfance
La saison des pluies est finie
La saison des pluies recommence



C’est plutôt la gaîté qui habite l’œuvre de Jacques Prévert, parfois sarcastique et mordante, il est vrai. Mais il nous plonge ici dans une de ses rares atmosphères désespérées.

Le maître vers : « Oh comme elle est triste l’enfance » est repris trois fois, puis une quatrième sous une forme renforcée dans la dernière strophe (« triste triste triste »). Dans cette occurrence, Prévert ne parle plus de « l’enfance », mais de « notre enfance ». Peut-être n’a-t-il pas osé écrire : « mon enfance » ?

Cependant l’enfance n’est vraiment évoquée que dans trois strophes (1, 2 et 6), sous la forme d’une ambiance résonnant comme des souvenirs dans la tête du poète. Nous sommes peut-être dans une cour d’école (honnie par Prévert), ou chez ses grands-parents (qu’il n’aimait pas et chez lesquels il s’ennuyait). Les mots sont négatifs : « s’arrête », « ne veulent plus », « refuse ». Et la saison des pluies (métaphore de l’ennui) ne cesse que pour recommencer (trois fois dans le poème, répétition qui insiste sur l’ennui sans fin).

L’enfance est donc réduite à une morne ambiance. Par contre les vieillards ont droit à un feu d’artifice ! Ils décident de tout avec leurs vieilles balances (coup de patte à la justice – aveugle ; d’ailleurs les vieillards sont « couleur de suie », comme les hommes de loi) ; leur moindre éternuement arrête la terre, comprenez : la joie des enfants.

Dans la quatrième strophe, nous sommes à la limite de l’insulte : « mauvaises mouches », « vieux corbillards » et la belle redondance « vieux vieillards », crachée dégoûtante plus qu’écrite. Le tout est renforcé par l’assonance de la désagréable syllabe « ard ».

Sujets à la maladie d’Alzheimer, les vieillards paraissent encore plus cruels. Le jeu de mots de Prévert est définitif : « retombent en enfance » / tombent sur l’enfance. Cette fois, c’est une assonance nasale (« an », « on ») qui imite les chocs sourds de la chute meurtrière des vieux.

Meurtrière, puisque le dernier syntagme avant la fin est : « l’enfance qui succombe ».

Finalement, Prévert aurait peut-être pu appeler son poème : « la vieillerie »…

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