Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)
Dans la Haute-Rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes
Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C’était un juif il sentait l’ail
Et l’avait venant de Formose
Tirée d’un bordel de Changaï
Je connais gens de toutes sortes
Ils n’égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes

Dans le recueil « Alcools », les femmes ne sont pas celles du grand amour. Elles jalonnent le passage d’un Apollinaire désabusé par des expériences amoureuses décevantes et sans lendemain.
La pauvre Marizibill s’intègre dans ce morne cortège.
Par son nom d’abord : elle s’appelait probablement Marie-Sybille, mais la graphie fait penser à un accent (il faudrait lire « Maritzipill ») qui se moque davantage de cette pauvre prostituée que du parler allemand.
Car il s’agit d’une prostituée réelle, qu’Apollinaire a certainement rencontrée, dans la « Haute rue de Cologne », nous dit-il. Une femme qui ne fait pas rêver…
Elle vit dans un univers vulgaire. Le champ lexical est celui de la rue, celui des nuits glauques. Pour trouver un tel vocabulaire dans la poésie française, il faudrait presque remonter jusqu’à François Villon ! Qu’on en juge : « le soir », « buvait », « trottoirs très tard » (une sonorité répétitive), « brasseries borgnes », « sur la paille », « maquereau », « il sentait l’ail », « bordel ».
Certes « mignonne », elle est cependant triste, fatiguée : « elle allait et venait », « lasse ».
Elle est malmenée, méprisée par un personnage antipathique (« maquereau roux et rose », « il sentait l’ail »). C’est un juif, un personnage lui-même errant, déraciné. Ils ont tous deux été ballotés de mer en mer, de port en port…
Apollinaire, qui a observé cette femme vaincue tout au long des deux premières strophes, prend la parole à la troisième, pour un constat sévère. Marizibill, indécise comme « feuilles mortes » ne vaut même pas son destin. Comme la plupart des gens, elle ne sait ni attiser ni éteindre l’amour (« feux mal éteints ») ; son cœur s’accommode d’éphémères courants d’air (« … bougent comme leurs portes », comme la porte de la chambre de Marizibill, ouverte aux clients).
C’est peut-être ce que pense Apollinaire de lui-même à ce moment… Il range ses lamentables aventures amoureuses de l’époque rhénane sur la même étagère que l’étreinte fugace de Marizibill : de pitoyables ratés…