Senghor – Tirailleurs sénégalais

Léopold Sédar Senghor (1906 – 2001)
Hosties noires (1948)

Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?
Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux
Je ne laisserai pas — non ! — les louanges de mépris vous enterrer furtivement,
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.


Car les poètes chantaient les fleurs artificielles des nuits de Montparnasse
Ils chantaient la nonchalance des chalands sur les canaux de moire et de simarre [1]
Ils chantaient le désespoir distingué des poètes tuberculeux
Car les poètes chantaient les rêves des clochards sous l’élégance des ponts blancs
Car les poètes chantaient les héros, et votre rire n’était pas sérieux, votre peau noire pas
classique.


Ah ! ne dites pas que je n’aime pas la France — je ne suis pas la France, je le sais –
Je sais que ce peuple de feu, chaque fois qu’il a libéré ses mains
A écrit la fraternité sur la première page de ses monuments
Qu’il a distribué la faim de l’esprit comme de la liberté
A tous les peuples de la terre conviés solennellement au festin catholique.
Ah ! ne suis-je pas assez divisé ? Et pourquoi cette bombe
Dans le jardin si patiemment gagné sur les épines de la brousse ?
Pourquoi cette bombe sur la maison édifiée pierre à pierre ?


Pardonne-moi, Sîra-Badral [2], pardonne étoile du Sud de mon sang
Pardonne à ton petit-neveu s’il a lancé sa lance pour les seize sons du sorong. [3]
Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple, mais d’être son rythme et son
cœur
Non de paître les terres, mais comme le grain de millet de pourrir dans la terre
Non d’être la tête du peuple, mais bien sa bouche et sa trompette.
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang
Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la
mort ?

Paris, avril 1940

[1]Robe longue de riche étoffe, portée par un religieux ou un magistrat
[2]Sîra-Badral : fondatrice de la dynastie Malinke, en pays sérère
[3]Instrument à cordes mandingue


Le recueil « Hosties noires », publié en 1948, contient trois poèmes consacrés aux Tirailleurs Sénégalais :

  • L’un intitulé « Aux Tirailleurs Sénégalais morts pour la France » a été écrit en 1938. Il rend hommage à ces soldats de 14/18, dans leur triple « enceinte de nuit » : leur peau sombre, la terre noire des tranchées, l’oubli obscur. C’est un « salut », un cri d’« amitié » pour que leur sacrifice soit reconnu.
  • Le deuxième, « Prière des Tirailleurs Sénégalais » a été écrit en avril 1940, pendant la « drôle de guerre ». C’est une prière catholique d’avant le combat, qui exalte les « enfants de la France Confédérée » :
    Nous t’offrons nos corps avec ceux des paysans de France, nos camarades.

Il s’agit donc des soldats de 1940.

  • Le dernier, présenté ici, intitulé simplement « Tirailleurs sénégalais » a également été écrit en avril 1940. Mais les tirailleurs dont il est question sont ceux de 14/18 (ceux de 1940 n’ayant pas encore combattu) : 
    Mes frères noirs […] sous la glace et la mort,

Ce poème est plus complexe que les deux premiers car il mêle plusieurs sentiments, constitutifs de la personnalité de Léopold Sédar Senghor : la fraternité, son rejet du racisme, son amour de la France, son attachement à ses racines africaines, son ambition de servir. C’est pourquoi il l’a placé en liminaire du recueil, car il synthétise sa pensée, poète et déjà homme politique au moment de la publication en 1948.

Dès les premiers vers, le poète affirme la fraternité qu’il a déjà développée dans les deux autres textes (« frère d’armes », « frère de sang »). Il ne s’attarde pas, passant à l’oxymore « louanges de mépris » pour mettre en évidence l’hypocrisie des milieux littéraires qu’il fréquente à l’époque. Il exécute méthodiquement les poètes parisiens, pusillanimes et superficiels : « fleurs artificielles », « nonchalance », « désespoir distingué », « élégance des ponts blancs ». Ces poètes sont aussi racistes : ils acceptent le « rire banania », symbole inconscient du racisme ordinaire, mais rejettent le rire des tirailleurs, jugé « pas sérieux » (peut-on exiger d’un rire qu’il soit sérieux ?) ; ils jugent trop noire la peau des tirailleurs pour qu’on puisse les qualifier de héros.

Anticipant la réponse éventuelle de ses cibles, Senghor rompt son raisonnement en affirmant son amour de la France, mais une France « peuple de feu », fraternelle, éprise de liberté et catholique.

Ecartelé entre son amour de la France et celui de l’Afrique, Senghor s’exclame :

Ah ! ne suis-je pas assez divisé ?

Les Tirailleurs Sénégalais apparaissent ainsi comme une métaphore de son double amour, le « jardin si patiemment gagné », sur lequel les « ministres », les « généraux » et les « poètes » ont jeté une « bombe ».

Aimant la France, il en demande ensuite pardon au Sénégal. Sîra-Badral fut la fondatrice de la dynastie Malinke, en pays sérère, l’ethnie de Senghor. Celui-ci est son « petit neveu », car l’ethnie sérère est matriarcale : la lignée se définit au sein de la famille maternelle. La famille de Senghor était noble, d’où la référence à une « noblesse » qu’il veut « nouvelle » pour définir son projet politique, qui est, non de dominer (« tête du peuple », « paître les terres ») mais de servir (« pourrir dans la terre », être « la bouche et la trompette » du peuple, « son rythme et son cœur »).

A l’issue du cheminement intellectuel parcouru dans le poème, Senghor revient naturellement de l’évocation de son peuple à celle des Tirailleurs : il reprend les deux premiers vers, le sacrifice de ses « frères de sang » constituant ainsi la référence symbolique de son engagement politique.

Ce poème est donc un manifeste fondateur, écrit dès 1940, écrit dans le sang, fondu au creuset des origines africaines et de l’amour de la France. Il faudra la guerre, puis la décolonisation avant que ce manifeste devienne projet, puis réalité : Senghor fut le premier président du Sénégal indépendant.


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