Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Alcools (1913)
Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Pablo Picasso – « Les saltimbanques » (1905)
Apollinaire connaît sa famille : il adresse un joyeux clin d’œil aux saltimbanques, cousins des poètes…
Le poème commence par la fin : un départ. Il y a beaucoup de mouvement dans ces trois petites strophes : « s’éloignent », « s’en vont devant », « suivent », « passage ». Dans les premiers vers, l’allitération en « l » accompagne la fluidité du déplacement, tandis que dans la deuxième strophe, l’assonance « an », assourdie, évoque l’éloignement des enfants.
Mais tout n’est pas mouvement : « huis des auberges grises », « villages sans églises », « chaque arbre fruitier se résigne ».
Les pommiers ont-ils peur que les enfants volent leurs fruits ? Ou bien se résignent-ils à ne pas pouvoir bouger ? Au lecteur de choisir.
Tout ce qui est mouvement est joyeux, tout ce qui est immobile est triste.
Dans la dernière strophe, le poète nous rapproche des personnages. Les saltimbanques sont gais, ils sont pleins de variété et de couleurs vives. Ils s’occupent seulement de leur art.
Ce sont leur animaux qui sont adultes et responsables ; ce sont eux qui « quêtent des sous » pour faire bouillir la marmite, avec un petit jeu de mots pour finir sur le « passage » des saltimbanques « pas sages »…
Pour Apollinaire comme pour bien d’autres poètes, comme pour la cigale de La Fontaine, un artiste dédaigne la contingence : il a bien trop à faire s’il plane dans les cieux comme un albatros !