Tristan Corbière (1845 – 1875)
Les Amours jaunes (1873)
Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
… Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…
– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –
… Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.
Edouard Corbière a préféré se faire appeler « Tristan », parce qu’il se sentait « triste en corps bière ». En effet, il a été malade toute sa vie, il est mort à 29 ans sans avoir jamais vraiment vécu. Il fut l’amoureux transi d’une actrice de seconde zone qu’il appelait Marcelle. Il a écrit un seul recueil de poèmes intitulé « Les amours jaunes », car il aimait jaune comme on rit jaune… Pauvre garçon…
Pauvre Tristan, pauvre crapaud…
Le poème commence par « un chant dans une nuit sans air »… L’air qu’on respire ? L’air qu’on chante ? Un chant sans air ? Un chant sans chant ? Curieux, presque angoissant…
Nous voici dans l’obscurité : « vert sombre », « dans l’ombre », « cette peur », et même dans une ambiance d’enterrement : « Enterré […] sous le massif », « la boue », « froid, sous sa pierre ».
Nous voici dans l’univers de la laideur : « crapaud », « horreur », « poète tondu »… Poète tondu, comme le Samson de Dalila, et donc impuissant, pauvre poète, pauvre « rossignol de la boue »…
Tout est sombre, tout est noir, tout est enterré, tout est laid, tout est blessé, sauf…
Sauf « l’œil de lumière » : la vigueur, la clairvoyance, le génie du poète, qui illumine tout le poème…
Et comme Tristan Corbière ne sait rien faire sans grincer des dents, il nous adresse quelques clins d’œil…
Son poème est un sonnet inversé : deux strophes de trois vers, deux strophes de quatre vers. Habituellement, c’est l’inverse. Mais ici, moi, Tristan, je me moque de vous, je me moque de vos règles, c’est ma vie, mon malheur et mon poème, pas le vôtre…
Lisez bien à présent le neuvième vers :
Vois-le poète tondu, sans aile
Il compte neuf pieds. Tous les autres vers comptent huit pieds. Pour respecter ce mètre, il ne faut pas lire « po‑ète », mais « pouët ». « Je suis un « pouët pouët » pour rire, pour rire jaune ! Pour aimer jaune !
Et comme par hasard, le poète est « sans aile » : rien à voir donc avec l’albatros de Baudelaire…
« Ce crapaud-là, c’est moi ». « Moi » est le dernier mot du poème. Il s’agit donc bien de lui, Tristan, et non d’un poète fictif, inventé, imaginaire.
Un chef d’œuvre d’autodérision…