Louis Aragon (1897 – 1982)
Le roman inachevé (1956).
Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant
Lorsque Louis Aragon, en 1955, écrit les « strophes pour se souvenir », ses ambitions sont claires et affichées dans le titre. A cette époque, les Français redécouvrent l’histoire de l’occupation, un peu occultée dans l’immédiat après-guerre. Il s’agit pour le poète d’honorer les résistants du groupe Manouchian, de faire en sorte qu’ils ne soient pas oubliés.
Le poème comprend trois parties très distinctes :
- Le rappel de la guerre et de la Résistance (18 premiers vers),
- Un poème dans le poème (en italique dans le texte), reprise du contenu de la lettre de Missak Manouchian à son épouse Mélinée,
- Un hommage lyrique aux fusillés (5 derniers vers).
Dans la première partie, Aragon s’adresse directement aux membres du groupe. Malgré l’utilisation de l’imparfait, l’adresse directe du poète aux Résistants (« vous ») leur redonne vie aux côtés du lecteur.
Le texte commence par le rappel de leur modestie : les fusillés n’ont pas cherché la gloire, ni le paradis (pas de prière). Ils ont fait leur devoir « simplement ». Et il est nécessaire pour les survivants, de se souvenir (« onze ans déjà »).
La deuxième strophe est une évocation de « l’affiche rouge », qui donnera son nouveau titre au poème lorsque Léo Ferré le mettra en musique. Ici, Aragon expose le point de vue des nazis et des pétainistes. Les membres du groupe sont « noirs de barbe », « hirsutes, menaçants », leurs noms son imprononçables, l’affiche semble une tache de sang. Tout est fait pour effrayer la population, cet objectif n’étant pas atteint, comme semblent le dire les mots choisis par Aragon : « chercher un effet de peur ».
Les vers qui suivent montrent l’attitude des Français devant l’affiche, avec une certaine ambiguïté. Les passants ne semblent pas voir et ne semblent pas considérer les membres du groupe comme ayant choisi la France (« français de préférence »). Refusent-ils de voir l’affiche nazie, ou de voir les « terroristes » ?
Cependant, on a écrit à la nuit tombée les mots « MORTS POUR LA FRANCE » (en majuscules dans le texte, pour exalter le souvenir des Partisans). Aragon évoque pour cela des « doigts errants », soulignant à la fois le courage des auteurs des graffitis et leur fébrilité : ce ne sont pas des combattants qui écrivent sur l’affiche, mais de simples passants patriotes anonymes…
Le début de la quatrième strophe sert de liaison avec la suite, en rappelant la tonalité générale de ce que nous venons de lire. Le vocabulaire utilisé jusqu’à présent nous a en effet plongé dans une atmosphère angoissante, (« noir », « nuit », « tache de sang », « peur », « mornes matins »). La « couleur uniforme du givre » est non seulement la couleur du temps, mais celle de l’ambiance sous l’occupation : nous sommes en février 1944, le Débarquement n’a pas encore eu lieu, et la répression nazie est féroce…
Le vers 18 qui marque la fin de cette première partie nous indique deux choses :
- Aragon ne dit pas qui est l’auteur des mots qui suivent, car il veut parler des 23 fusillés dans leur ensemble, sans mettre particulièrement leur chef en valeur.
- L’adverbe « calmement » rejoint le « simplement » du vers 4, insistant sur l’état d’esprit de ces Résistants : ils ont fait leur devoir, n’en tirent aucune gloire ni colère.
Les vers suivants, écrits à la première personne, en italique dans le texte, sont donc une adaptation poétique de la dernière lettre de Missak Manouchian à son épouse. Le condamné y est entièrement tourné vers le futur, un futur de bonheur, de paix et de justice. Il se déclare « sans haine pour le peuple allemand » : si cette rhétorique, distinguant le peuple et ses dirigeants, est assez courante, c’est avec une froide lucidité que Manouchian l’utilise, deux heures avant son supplice…
Il recommande à Mélinée de se marier, de vivre et d’avoir un enfant (ce qu’elle ne fera jamais : elle est décédée en 1989, sans jamais s’être remariée ni avoir enfanté). Le condamné n’est plus un combattant, mais un amoureux, tourné vers le futur et la vie. On note, au vers 29, la tendresse de Manouchian, bien présente dans la véritable lettre, soulignée ici par le murmure de l’allitération des « m ».
Clôturant ensuite son poème, Aragon s’éloigne des acteurs (pronom : « ils ») pour mettre en évidence le sens de leur sacrifice.
Le lyrisme des derniers vers est accentué par la répétition du nombre « vingt et trois » (au lieu de « vingt trois », pour ralentir la diction et insister sur le courage collectif des fusillés), ainsi que par plusieurs antithèses (fusils / fleurirent, étrangers / frères, vivre / à en mourir).
Aragon insiste dans ces derniers vers sur une caractéristique essentielle du groupe Manouchian : ces combattants FTP-MOI, « nos frères », étaient des étrangers, et ils « criaient la France »… Ils étaient « français de préférence » (vers 11), ce qui rejoint le « français d’espérance » d’Emmanuel Macron dans son discours du Panthéon. On attribue à Missak Manouchian ces mots, qu’il aurait prononcés à l’adresse de ses juges :
« Vous avez hérité la nationalité française, nous l’avons méritée »…