Charles Baudelaire (1821 – 1867)
Les fleurs du mal (1857)
La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ;
La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts
A beau précipiter dans ses ténèbres vides
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,
Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,
Par où fuiraient mille ans de sueurs et d’efforts,
Quand même elle saurait ranimer ses victimes,
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.
La Haine est un ivrogne au fond d’une taverne,
Qui sent toujours la soif naître de la liqueur
Et se multiplier comme l’hydre de Lerne.
— Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,
Et la Haine est vouée à ce sort lamentable
De ne pouvoir jamais s‘endormir sous la table.

Quel étrange poème que ce « tonneau de la haine » !
Il faut d’abord se souvenir du mythe des Danaïdes : plus ou moins manipulées par leur père, les cinquante filles du roi Danaos ont assassiné leurs cinquante cousins-époux. Ce crime n’intéresse guère Baudelaire : dans le premier vers, les Danaïdes sont « pâles », presque inexistantes.
Ce qui inspire le poète, c’est leur punition : elle est sans fin, tout comme la Haine et la Vengeance sont inextinguibles.
Les bras de la Vengeance, au deuxième vers sont « rouges et forts » (au contraire des « pâles Danaïdes »). « Eperdue », elle s’empare du tonneau percé, sans même se rendre compte qu’elle aussi est condamnée pour l’éternité par le « Démon » : c’est lui (issu de la tradition biblique) qui fait des « trous secrets » dans le tonneau de la mythologie grecque !
Tout ça est quand même un peu confus.
Heureusement, Carlos Schwabe (1866 – 1926), peintre et illustrateur, s’est inspiré de ce sonnet pour composer un tableau également intitulé « le tonneau de la haine » (dont vous trouverez la reproduction sur le pdf). Grâce à lui, on comprend mieux la bouillie déraisonnable qui révulse Baudelaire.
La fin du poème est remarquable de pénétration : la haine, la vraie, ne se satisfait jamais. La pire des ivrognesses finit par s’endormir, jamais la haine…
Elle continue de « se multiplier comme l’hydre de Lerne » : celle-ci avait neuf têtes, qui repoussaient immédiatement dès que Hercule, chargé de la tuer, lui coupait un de ses cous…
Cent quatre vingts ans après les « fleurs du mal », la Haine ne dort toujours pas sur notre pauvre terre…