Beatrix de Die (1140 – 1175)
Estat ai en greu cossirier
per un cavallier qu’ai agut,
e vuoil sia totz temps saubut
cum eu l’ai amat a sobrier ;
ara vei qu’ieu sui trahida
car ieu non li donei m’amor,
don ai estat en gran error
en lieig quand sui vestida.
Ben volria mon cavallier
tener un ser e mos bratz nut
qu’el s’en tengra per ereubut
sol qu’a lui fezes cosseiller ;
car plus m’en sui abellida
no fetz Floris de Blancheflor:
ieu l’autrei mon cor e m’amor
mon sen, mos huoills e ma vida.
Bels amics avinens e bos,
cora.us tenrai en mon poder ?
e que jagues ab vos un ser
e qu’ie.us des un bais amoros;
sapchatz, gran talen n’auria
qu’ie.us tengues en luoc del marit,
ab so que m’aguessetz plevit
de far tot so qu qu’ieu volria.
Grande peine m’est advenue
Pour un chevalier que j’ai eu,
Je veux qu’en tous les temps l’on sache
Comment moi, je l’ai tant aimé ;
Et maintenant je suis trahie,
Car je lui refusais l’amour,
J’étais pourtant en grand’ folie
Au lit comme toute vêtue.
Combien voudrais mon chevalier
Tenir un soir dans mes bras nus,
Pour lui seul, il serait comblé,
Je ferais coussin de mes hanches ;
Car je m’en suis bien plus éprise
Que ne fut Flore de Blanchefleur (1).
Mon amour et mon cœur lui donne,
Mon âme, mes yeux, et ma vie.
Bel ami, si plaisant et bon,
Si vous retrouve en mon pouvoir
Et me couche avec vous un soir
Et d’amour vous donne un baiser,
Nul plaisir ne sera meilleur
Que vous, en place de mari,
Sachez-le, si vous promettez
De faire tout ce que je voudrais.
La comtesse Beatrix de Die est un personnage dont on ne sait rien, ou presque. Il reste d’elle quatre poèmes d’amour et une tenson (genre poétique dialogué, au moyen-âge). Bien qu’il s’agisse d’une œuvre de la terre de France, nous sommes limités autant que devant une œuvre étrangère… Sans connaître la langue d’oc médiévale, il est bien difficile d’en saisir toutes les subtilités. Tout au plus pouvons-nous deviner la musicalité des rimes, qui se succèdent dans une régularité parfaite.
Cependant…
Beatrix de Die était une « trobairitz » (femme troubadour), comme il en existait à l’époque ; elle était une dame noble, certainement riche et instruite. Elle exprime un amour passionné avec la liberté de ton dont jouissaient les hautes dames de Provence au XIIe siècle : neuf cents ans plus tard, on reste ébahi de la sensualité délicate qui émane de ce poème…

Et neuf cents ans plus tard, nous sommes tristes que les humains n’aient pas encore su construire un monde où toutes les femmes vivraient la même plénitude que Beatrix de Die…
Trahison !
Il est très intéressant de comparer la traduction de Pierre Seghers à celle proposée par Sernin Nanty, un maître du Félibrige au XIXe siècle. Il est l’auteur d’un livre sur la comtesse de Die, et livre de ce poème la traduction suivante :
Je suis en grand souci pour un chevalier que j’ai eu, et je désire que, de tout temps, l’on sache que je l’ai aimé à l’excès. Je vois à présent que je suis trahie, parce que je ne lui témoignai pas suffisamment mon amour : en quoi j’ai eu grandement tort.
Que je voudrais être auprès de mon chevalier. Quelle reconnaissance j’aurais pour celui qui lui conseillerait de revenir vers moi. Car j’en suis plus éprise que Floris ne le fut de Blancheflor. je lui ai donné mon cœur, mon amour, mes yeux et ma vie.
Bel ami, avenant et beau, quand serez-vous donc en mon pouvoir ? (…) Sachez que vous n’auriez pas certes grand mérite à me plaire ; il vous suffirait, pour cela, de vous rendre à mon appel.
Le « lit » ? les « bras nus » ? le « coussin des hanches » ? le « baiser d’amour » ? « faire tout ce que je voudrais» ? disparus ! escamotés !…
Le jus de navet de sa non-traduction Sernin Santy l’assortit du commentaire suivant : « Je ne crois pas devoir en donner une traduction complète. (…) Certaines expressions parfaitement acceptables en langage roman, paraîtraient choquantes en français moderne. Je me suis borné à expliquer sommairement le sens de chaque strophe » (Sernin Santy, « La comtesse de Die », 1893).
Santy « ne croit pas devoir… » ! Il participait, il est vrai, d’un univers de pudibonderie…
Mais on se dit que tous les Santy du monde œuvrent depuis mille ans pour que le couvercle se referme sur la liberté de la comtesse de Die et de ses compagnes universelles…
« Traduttore, traditore », disent les Italiens : « traducteur, traître »…