Aimé Césaire (1913 – 2008)
Moi laminaire (1982)
le mot est père des saints
le mot est mère des saints
avec le mot couresse on peut traverser un fleuve
peuplé de caïmans
il m’arrive de dessiner un mot sur le sol
avec un mot frais on peut traverser le désert
d’une journée
il y a des mots bâton-de-nage pour écarter les squales
il y a des mots iguanes
il y a des mots subtils ce sont des mots phasmes
il y a des mots d’ombre avec des réveils en colère
d’étincelles
il y a des mots Shango
il m’arrive de nager de ruse sur le dos d’un mot dauphin
Le Martiniquais Aimé Césaire fut, avec Léopold Sédar-Senghor et quelques autres, entre les deux guerres, le chantre de la Négritude, ce courant culturel revendiquant l’identité et la culture noire.
Comme pour tous les poètes et écrivains, les mots et la langue ont une grande importance pour Césaire : il a consacré plusieurs textes à ce sujet, dont « Mot-Macumba » : le « Macumba » désignait le lieu où les esclaves noirs célébraient leurs rites (Wikipedia).
Ce texte évoque la puissance des mots, considérés ici, non comme des armes, mais plus généralement, comme les vecteurs de la lutte des noirs.
Les mots servent à tout.
Il sont comme une « couresse », cette couleuvre (noire) cantonnée sur l’îlot du Diamant à la Martinique, (en fait elle a disparu en 1996, funeste présage pour les « mots » de Césaire ?).
Ils peuvent frapper (le « bâton de nage ») ; ils peuvent être subtils comme un phasme (cet insecte qui se camoufle) ou rusés comme un dauphin ; certains sont caractéristiques des Antilles (comme l’iguane) ; d’autres réunissent les cultures africaine et caraïbe, comme le Shango : une divinité de la religion Yoruba (d’origine africaine, exportée aux Antilles et syncrétisée au Catholicisme).
Ils sont d’ombre, de colère et d’étincelles (ils allument le feu !).
Contre les « caïmans » et les « squales »,
Les mots sont le père et la mère de la liberté des noirs.