Christian Prigent (1945 – …)
Notes sur le déséquilibre (1986)
J’entends comme un bruit de crécelles.
(Corbiére)
On lape on l’a
on la paie
on la paie pour son rire
on a son pet
on va périr
(ris !
sens son pet !
oublie ce que tu sais !
repeins les cabinets !)
Si on la paie c’est qu’on les veut
sa peau son aveu
la queue
dedans.
(je lapais ça quand j’étais leste)
* * *
Quand on la paie
on a la paix :
oui à la peste !
oui à son corps !
à la joie de son corps !
– et vive la mort !
Vive son jus
qu’on boit
qu’on veut pour avoir froid !
* * *
On la paie pour ce froid pour
laper sa panse sa
pensée
pour s’ensaper d’son froid d’pensé.
Les grêles gredins
dans l’aigre jardin
c’est d’sa gadoue
djà qu’ils sont fous.
Les jeunes gens torse
nu dans la force
c’est pour sa lope
qu’ils galopent.
Le creux des filles
c‘est pour son lait
qu’il brille
pleutre plaie
cresson
d’son paillasson.
* * *
Sa voix est dans son pied
elle n’a pas pitié.
Ses jupons mon pigeon
plongent sous on sent
on la paie pour ce sang
pour ça
pour écrire qu’on
s’en va qu’on va
vieux
dans son trou d’yeu.
Au bout son souffle il n’est que ça
qui reste c’est le sien
c’est pour son chien
qu’on la paie pour ses os
pour la sauce
clavée sa cule
bute ses cla
véhiculées en sec
dans la viande con
n’a plus.
* * *
Puis ça pue elle s’appuie
dans sa haine
en soie
(sa haine de soi)
elle me mord le cal
elle entre fort
dans mon canal.
Car y sont
os cariés
pulpe soupe
vent
dans la haine.
Elle mord ma vie quand è
m’voit leste
nage ou pire
respire oui
me sourit.
Et je pourris
dans sa laine
£suis gris
en pierre et bois
son treillis froid.
Pouah ! ses paupières !
(ma mère, ta peau m’empierre !)
On la paie pèle sa plaie
c’est
tant pour cent pour son chien
tant pour cent pour le mien
cent pour le sang
tambour
le tien
sang pourtant dans
sa molaire.
Et tant pour son orgue !
Et tant pour son noyau !
Et tant pour sa morgue !
Et tant pour son noyé !
Tuyaux que t’as
queue d’ peau
que t’hoquetas
Car tu
vécus
* * *
Mais nunc la paies pour l’air
à plat
t’aimes ça
tu la chantes
– pèle ses poux !
(t’es son époux
à la peste
et rien ne reste
que ça)
Notre contemporain Christian Prigent a été influencé par les surréalistes et bien d’autres poètes du XXe siècle (Francis Ponge notamment). Il oriente son travail vers des recherches sur le langage, en jouant sur les sonorités, en désarticulant les mots et la syntaxe. Il en résulte une œuvre difficile d’accès, rétive aux explications, mais aussi très touchante grâce à une inspiration résultant de sa propre expérience de vie.
Depuis que les hommes écrivent de la poésie, et sans doute avant qu’ils n’écrivent, la mort est un de leurs sujets favoris. Sujet de fatalité, d’angoisse, de peur, d’horreur, parfois de félicité éternelle, quelquefois de familiarité, elle est aussi moquée par bien des auteurs.
Lisons ce qu’en dit Christian Prigent, lors d’un séjour à Tübingen, une ville allemande où le souvenir des grandes pestes ne s’est jamais éteint…
Le poème commence dans la gaieté, avec le jeu de mots sur « on la paie » (laper, la paix, ensaper, la peste…). Le rythme est rapide, énervé, presque hystérique, dans une ambiance de Commedia dell’arte (voyez la ponctuation, vers 6 à 9).
Le vers 20 marque une rupture : « vive la mort » est un sinistre slogan des franquistes ; il éclate ici comme la fugitive prise de conscience de l’ivrogne dans son ivresse ; il retentit comme la révélation de ce que sont vraiment la peste et la mort. Le « froid » survient tout à coup, trois fois en cinq vers (23, 24, 27). Le poète visite des publics dans la force de l’âge : les « frêles gredins », les « jeunes gens », les « filles », galopant nus, affrontés à la folie et aux plaies, exposés à la mort. Il se souvient de Malherbe :
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos rois.
La peste expose sa vraie nature ; elle est sans pitié (v.48), elle pue (v.62), elle est haineuse (v.63, 65, 73). Elle fait fuir les hommes (v.45 et suivants). Elle agresse la jeunesse (v.74 et suivants). Elle les tire vers la pourriture et la tombe (v.79 à 85). Et il faut quand même payer les obsèques : le « on la paie » du début était métaphorique, il devient réalité (v.87).
Il faut noter le très habile double sens du mot « morgue » (v.97), à la fois orgueil et sinistre frigo.
Il faut noter aussi les sonorités qui accompagnent l’agonie du pesteux (v.99 et suivants).
Le poème s’achève sur la méditation du poète, qui paie, qui chante la mort, mais qui ne voudrait pas aimer ça ! Le vers « pèle ses poux » semble un mauvais jeu de mots (« Belzébuth », avec l’accent de Tübingen) du poète dégoûté, écœuré.
Et c’est bien Christian Prigent lui-même qui conclut : la parenthèse finale est la reprise d’un poème du même recueil où il évoque sa naissance.
Retour à l’origine. Fin de l’histoire.