Christian Prigent (1945 – …)
Mireille Bouche d’Or
Les Amours Chino (2016)
(1944-1957, aux petites mortes)
Mireille Bouche-d’Or non : sa tête
(Hache) est tombée en forêt de Lorge
Avant loin des ancêtres en loges
De sabotiers à Camors vous êtes
En sang les paupières découpées
Soleil pitié il zèbre la pluie
De feuilles de messidor ici
Ce fut Yvette bouche d’ané
Mone effacée par du vent qui me
Chatouille elle est dans l’étang pourri
Sous la mâche mais sans le dégueu
Lasse de cris soldats memento mori
Vert paradis
Zapp &zipp (2025)
1955
non l’isocèle aigrelet d’un vache
bout de sein mais la moustache
mousseline à la lèvre a cha
viré mon cœur enfantin
quand au peu de fesses un pourri
de mazout du ru la ma
cula — est mort qui
ne se barbouille en pensée de ça
donc on repiqua à deux
au bain du ciel lessivé de bleu
A la pointe de la poésie moderne, l’œuvre de notre contemporain Christian Prigent est difficile d’accès, rétive aux explications, mais aussi très touchante grâce à une inspiration émanant de sa propre expérience de vie.
Dans quelle langue écrit Christian Prigent ?
Un français arrangé, ou plutôt dérangé : désarticulé, démembré, explosé, déstructuré, hermétique de surcroît, mais recomposé, « remembré à neuf ». « Il faut ça — dit Christian Prigent — si on veut ouvrir un tant soit peu le monde ».
L’idée est d’écrire une poésie qui n’aurait d’autre objet qu’elle-même (comme dit Baudelaire), dans une langue qui n’aurait d’autre objet qu’elle-même (comme dit Prigent).
Cependant, ce langage n’est pas plus redoutable que l’écriture inclusive, les jargons tik-tok ou SMS, le globish, ou quelques autres. Il est même plus réjouissant.
En tous cas, le langage de Christian Prigent est un langage.
Mireille – Bouche d’Or
« Bouche d’Or » est la traduction du grec « Khrusostomos ». Mireille Bouche d’Or se nommait en réalité Mireille Chrisostome. Née à Saint-Brieuc en 1924, résistante à 18 ans, elle fut capturée en 1944, par les nazis (appuyés par les nationalistes bretons de la « bezen Perrot » »), torturée et exécutée d’une balle dans la nuque, avec 50 autres résistants, dans la forêt de Lorge, à 30 km au sud de Saint-Brieuc. Son réseau n’a jamais été inquiété : Bouche d’Or n’a pas parlé.
Le poème contient des éléments biographiques : les grands parents de Mireille Chrisostome étaient sabotiers à Camors (Morbihan), tout comme ceux de Christian Prigent. Le mot « messidor » (« juillet » du calendrier révolutionnaire) fait allusion à la date de sa mort (14 juillet) et à son engagement politique. On lit parfois qu’elle eut les paupières coupées. Mais elle n’a pas été exécutée à la hache.
Elle était une condisciple de la mère de Christian Prigent…
Yvette, son amie proche, se noya accidentellement à Robien, le quartier de la famille Prigent à Saint-Brieuc.
La « mâche » est peut-être une allusion au mâchefer, l’étang de Robien appartenant à l’époque à une usine métallurgique du voisinage. Ou alors à la végétation qui asphyxie le même étang.
La coupure du mot « dégueu / lasse » au dernier vers permet à l’auteur d’isoler le mot « Lasse » et de le relier aux « soldats », puis à la citation latine « memento mori » : « souviens-toi que tu dois mourir »…
Vert paradis
Le titre du poème est une citation de Charles Baudelaire :
Mais le vert paradis des amours enfantines,
L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
En 1955, Christian Prigent avait 10 ans, tout comme Yvette (une autre Yvette que dans le poème précédent), sa toute première amoureuse.
Ce court poème est truffé d’allusions aux rencontres des deux enfants dans les rues de Robien, jusqu’au maigre triangle de l’isocèle poitrine…
La « moustache mousseline » évoque la sueur perlant sur la lèvre d’Yvette : les écoulements corporels de toutes sortes, très présents dans l’œuvre du poète, sont pour lui une condition et une expression de la vie…
On note la rupture du mot « cha / viré » : le cœur enfantin est tout à la fois « chaviré » et « viré ». Fin de l’enfance…
Quatre femmes
On dit de Christian Prigent qu’il sera pour longtemps encore une source d’inspiration pour les poètes à venir. Les apports poétique et théorique de son œuvre m’incitent à le croire en effet.
Mais permettez-moi… Ce que j’aime, c’est que, au delà de la recherche et du travail, il y a une vie, qui se trouve être la vie de ma ville et de mon quartier. Le souvenir des quatre femmes que nous avons rencontrées ensemble (Mireille, Yvette, Yvette, et la mère du poète), donne une épaisseur et une âme aux maisons de mes rues…