Desnos – Ce coeur qui haïssait la guerre…

Robert Desnos (1900-1945)
Destinée arbitraire (1975)

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !

Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,

Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine.

Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent,

Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne,

Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat.

Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant comme le mien à travers la France.

Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,

Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises

Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :

Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !

Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,

Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères

Et des millions de Français se préparent dans l’ombre à la besogne que l’aube proche leur imposera.

Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.



Robert Desnos, écrivain, poète, journaliste, publicitaire, fut un grand résistant. Il chassait le renseignement au profit des forces de Londres. Il en est mort, capturé par la Gestapo, déporté jusqu’au typhus du camp de Terezin…

Le cœur de Robert ne se comprend pas lui même. Il est en colère (« un sang brûlant de salpêtre et de haine ») et s’impose à la cervelle… Le poète multiplie les connecteurs logiques (« Et… », « Voilà que… », « Pourtant… », « Mais… », « Car… ») pour représenter ces vagues de fureur qui assaillent son intelligence. Dès le début du poème, la répétition « bat », combat », « bataille » nous prouve l’obsession qui anime ce cœur.

Et ce cœur solitaire se comprend enfin lui-même lorsqu’il se rend compte que d’autres cœurs pulsent comme lui pour la « même besogne » dans « des millions de cervelles ».

Les cœurs finissent par se réconcilier avec les intelligences sur un seul mot d’ordre : « Mort à Hitler et à ses partisans ». Car ce n’est pas la guerre qui est nécessaire, mais seulement la guerre contre Hitler, la guerre pour la Liberté. Et les millions de cœurs deviennent « millions de Français »… qui se préparent à la Résistance (« dans l’ombre », « l’aube proche »), pour rétablir le rythme apaisé des cœurs, des saisons et des marées…

… Ce en quoi Desnos est bien optimiste, car ils ne furent pas des millions à risquer leur vie comme lui a donné la sienne.

La lecture du poème ne serait pas complète, si on oubliait que « cœur » signifie aussi « courage ». C’est le courage qui donne des ordres à la cervelle du Résistant !

Desnos a écrit de nombreux poèmes à clef, qui contiennent un sens caché, où il s’insurge contre ses ennemis hitlériens. Mais celui-ci est écrit « en clair », en 1943, comme un cri de rage, comme une émeute, comme une colère. Il savait bien qu’il ne serait publié qu’après la guerre, comme un héritage laissé en témoignage de la fureur contre nature des héros sacrifiés…

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