Aragon – Les larmes se ressemblent

Louis Aragon (1897 – 1982)
Le Fou d’Elsa (1963)

Dans le ciel gris des anges de faïence 
Dans le ciel gris des sanglots étouffés 
Il me souvient de ces jours de Mayence 
Dans le Rhin noir pleuraient des filles-fées

On trouvait parfois au fond des ruelles 
Un soldat tué d’un coup de couteau 
On trouvait parfois cette paix cruelle 
Malgré le jeune vin blanc des coteaux

J’ai bu l’alcool transparent des cerises 
J’ai bu les serments échangés tout bas 
Qu’ils étaient beaux les palais les églises 
J’avais vingt ans Je ne comprenais pas

Qu’est-ce que je savais de la défaite 
Quand ton pays est amour défendu 
Quand il te faut la voix des faux-prophètes 
Pour redonner vie à l’espoir perdu

Il me souvient de chansons qui m’émurent 
Il me souvient des signes à la craie 
Qu’on découvrait au matin sur les murs 
Sans en pouvoir déchiffrer les secrets

Qui peut dire où la mémoire commence 
Qui peut dire où le temps présent finit 
Où le passé rejoindra la romance 
Où le malheur n’est qu’un papier jauni

Comme l’enfant surpris parmi ses rêves 
Les regards bleus des vaincus sont gênants 
Le pas des pelotons à la relève 
Faisait frémir le silence rhénan.

« Je n’ai pas voulu la guerre – 1917 »
« Moi non plus »


Aragon a participé aux deux guerres mondiales. Il était médecin militaire en 14-18, et faisait partie des troupes d’occupation en Rhénanie. De nouveau mobilisé en 1940, il subit la débâcle jusqu’à Dunkerque ; à partir de 1941, il participe activement à la Résistance à la tête d’un réseau d’écrivains.

Ce poème mêle les souvenirs de ces deux guerres. L’ordre chronologique est bouleversé, les strophes se succèdent sans logique apparente. Chacune d’elles est caractérisée par une anaphore, chaque fois différente, renforçant son indépendance :

  • Dans le ciel gris
  • On trouvait
  • J’ai bu
  • Quand
  • Il me souvient
  • Qui peut dire

Le poème apparaît ainsi comme une juxtaposition d’images, une sorte de brouillard où chaque masse nuageuse porte chacune son enseignement :

  • On trouvait parfois cette paix cruelle
  • J’avais vingt ans je ne comprenais pas
  • Quand ton pays est amour défendu
  • Qui peut dire où la mémoire commence / Qui peut dire où le temps présent finit
  • Les regards bleus des vaincus sont gênants

La première strophe, introduction et mise en perspective du poème, comporte une allusion à Verlaine (« sanglots »). S’agit-il de se souvenir des vers qui, dans les messages de Radio-Londres, annonçaient le Débarquement ? Un autre vers se rapporte à Apollinaire (« Rhin noir »), engagé volontaire en 1914. Ainsi se mêlent les souvenirs des deux guerres dans l’esprit du poète.

Au milieu de toutes ces strophes signifiantes vient s’intercaler la cinquième, sans conclusion, référence aux graffiti de la deuxième guerre mondiale.

La dernière strophe, très émouvante, ramène aux souvenirs directs évoqués au début. Les « regards bleus » (métaphore de l’innocence) des vaincus sont hébétés (comme ceux de l’enfant sortant d’un rêve). Ils n’ont pas la capacité de voir au-delà de la réalité immédiate (« le pas des pelotons »).

Et si on laisse les vaincus seuls, malheureux et frémissants, si on ne leur laisse pas le temps de comprendre (avant-dernière strophe), ils iront chercher « la voix des faux prophètes ».

Ainsi sort de l’ombre ce qu’Aragon a déjà exprimé dans « Il n’y a pas d’amour heureux » : les soldats « qu’on retrouve au soir, désœuvrés, incertains », vainqueurs ou vaincus, sont défaits, brisés, parfois à jamais…

Laisser un commentaire