Norge – Jean l’advenu

Géo Norge (1898 – 1990)

Puis il revint comme il était parti :
Bon pied, bon œil, personne d’averti.
Aux dents, toujours la vive marguerite,
Aux yeux, toujours la flamme qui crépite.

Mit sur ta lèvre, Aline, un long baiser,
Mit sur la table un peu d’or étranger,
Chanta, chanta deux chansons de marine,
S’alla dormir dans la chambre enfantine.

Rêva tout haut d’écume et de cavale,
S’entortilla dans d’étranges rafales.
Puis au réveil, quand l’aube se devine,
Chanta, chanta deux chansons de marine.

Fit au pays son adieu saugrenu
Et s’en alla comme il était venu.
Fit au pays son adieu saugrenu
Et s’en alla comme il était venu.



Norge était très drôle. Il a écrit par exemple : « Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre et qui préfèrent crever. À la fin, j’ai beaucoup d’ordre et presque plus d’idées. »

Le titre de ce poème est une allusion directe à un poème attribué à François Villon, intitulé « Jenin l’advenu ». A l’époque de Villon, un « advenu » était un ahuri qui débarque de la lune (c’était aussi un mari trompé, mais ce n’est pas le sujet ici).

Le poème commence au milieu de l’histoire : « Puis… ».
Et voilà notre marin qui débarque, enfariné ! Il n’a averti personne, une fleur aux lèvres, l’œil qui crépite, faraud, content de lui… Il embrasse Aline sur les lèvres (sa fiancée ?), met « un peu d’or étranger » sur la table (c’est normal, il vient de l’autre bout du monde), il chante (il chante même avec entrain, deux chansons), et va dormir dans la chambre des enfants, où il n’y a pas d’enfants, sinon comment pourrait-il y aller dormir ? Sans doute d’ailleurs n’y a-t-il jamais eu d’enfants : avec un père pareil, qu’auraient-ils pu devenir ?

Il dort et il rêve : « d’écume et de cavale », « il s’entortille dans les rafales » (et non dans les draps). A peine arrivé, il veut repartir !

Et d’ailleurs il repart. Norge répète la phrase, comme s’il avait besoin de se pincer pour y croire, ou comme si le chant du marin se poursuivait tandis qu’il disparaît au tournant du chemin…

Le dernier vers est semblable au premier, comme une histoire qui se termine et qui recommencera de la même façon.

Pourquoi cet adieu est-il saugrenu ? Parce que ce n’est pas un adieu et parce que le marin va revenir ? Ou alors ce n’est pas l’adieu qui est saugrenu, mais cette arrivée-départ tourbillonnante ? Ou peut-être est-ce le marin lui même qui est saugrenu ? Ou bien cette histoire idiote ?

J’ai une amie qui m’a écrit : « moi j’aime bien la version un peu naïve et romantique de celui qui va et qui vient dans la vie, comme une vague légère et qui jouit de plaisirs simples : aimer, dormir, voyager, partir, revenir… »

Oui, mais moi c’est Aline qui m’embête : tout ça est un peu triste pour elle.

Enfin, c’est vous qui voyez…

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