Césaire – Mot

Aimé Césaire (1913 – 2008)
Corps perdu (1950)

Parmi moi
de moi-même
à moi-même
hors toute constellation
en mes mains serré seulement 
le rare hoquet d’un ultime spasme délirant
vibre mot

j’aurai chance hors du labyrinthe
plus long plus large vibre
en ondes de plus en plus serrées
en lasso où me prendre
en corde où me pendre
et que me clouent toutes les flèches
et leur curare le plus amer
au beau poteau-mitan des très fraîches étoiles [1]

vibre
vibre essence même de l’ombre 
en aile en gosier c’est à force de périr
le mot nègre
sorti tout armé du hurlement 
d’une fleur vénéneuse
le mot nègre
tout pouacre de parasites
le mot nègre
tout plein de brigands qui rôdent
de mères qui crient
d’enfants qui pleurent
le mot nègre
un grésillement de chairs qui brûlent
âcre et de corne
le mot nègre
comme le soleil qui saigne de la griffe
sur le trottoir des nuages
le mot nègre
comme le dernier rire vêlé de l’innocence 
entre les crocs du tigre
et comme le mot soleil est un claquement de balles
et comme le mot nuit un taffetas qu’on déchire
le mot nègre

dru savez-vous
du tonnerre d’un été
que s’arrogent
des libertés incrédules

[1]  Poto-mitan est une expression qui désigne le poteau central dans le temple vaudou, L’expression peut aussi servir à désigner le « soutien familial », généralement la mère. Ce terme se rapporte à celui qui est au centre du foyer, l’individu autour duquel tout s’organise et s’appuie (source : Wikipedia)


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