Aimé Césaire (1913 – 2008)
Corps perdu (1950)
Parmi moi
de moi-même
à moi-même
hors toute constellation
en mes mains serré seulement
le rare hoquet d’un ultime spasme délirant
vibre mot
j’aurai chance hors du labyrinthe
plus long plus large vibre
en ondes de plus en plus serrées
en lasso où me prendre
en corde où me pendre
et que me clouent toutes les flèches
et leur curare le plus amer
au beau poteau-mitan des très fraîches étoiles [1]
vibre
vibre essence même de l’ombre
en aile en gosier c’est à force de périr
le mot nègre
sorti tout armé du hurlement
d’une fleur vénéneuse
le mot nègre
tout pouacre de parasites
le mot nègre
tout plein de brigands qui rôdent
de mères qui crient
d’enfants qui pleurent
le mot nègre
un grésillement de chairs qui brûlent
âcre et de corne
le mot nègre
comme le soleil qui saigne de la griffe
sur le trottoir des nuages
le mot nègre
comme le dernier rire vêlé de l’innocence
entre les crocs du tigre
et comme le mot soleil est un claquement de balles
et comme le mot nuit un taffetas qu’on déchire
le mot nègre
dru savez-vous
du tonnerre d’un été
que s’arrogent
des libertés incrédules
[1] Poto-mitan est une expression qui désigne le poteau central dans le temple vaudou, L’expression peut aussi servir à désigner le « soutien familial », généralement la mère. Ce terme se rapporte à celui qui est au centre du foyer, l’individu autour duquel tout s’organise et s’appuie (source : Wikipedia)

Voici l’un des poèmes les plus illustratifs du concept de « négritude », inventé par Césaire et les intellectuels d’outre-mer dans les années trente. Il renvoie assez clairement à l’esclavage des noirs à la Martinique, et à son abolition.
Le début du poème fait allusion à une introspection d’Aimé Césaire. Il « vibre » de colère en effet, et le mot « nègre » vibre en lui-même. L’absence de ponctuation trouble la lecture, en même temps qu’elle montre comment cette vibration l’habite, le constituent véritablement durant la composition du poème. Il faut lire les vers comme si « vibre » était une phrase entière (précédé d’un point, suivi d’un point d’exclamation).
Aimé Césaire est dans une colère dont il ne parvient pas à se dégager (« labyrinthe ») et qui ne cesse de gronder au cours de la deuxième strophe, jusqu’au début de la troisième.
L’exclamation « Vibre ! » y est répétée, et laisse place à une phrase décousue, hargneuse, où le mot « périr » introduit tout ce que « nègre » lui évoque, et qu’il va expliquer dorénavant.
L’expression « le mot nègre » est utilisée sept fois (chiffre magique) en anaphore, suivie à chaque fois d’un commentaire qui situe son utilisation. Il peut s’agir d’une représentation mentale (« hurlement d’une fleur vénéneuse », « pouacre de parasites »), ou de malheurs associés à l’esclavage et au racisme (« mères qui crient », « enfants qui pleurent », « chairs qui brûlent »).
La lecture est très rythmée, scandée comme une danse africaine, appuyée sur la très dure allitération en « r » : la consonne « r » est utilisée seule (« fleur », « rôdent », pleurent », etc), mais surtout associée à une autre consonne qui durcit encore la sonorité : « nègre », « armé », « pouacre », « brigands », « crient », « grésillement », « brûlent », « âcre », « corne », « trottoir », « dernier », « tigre », « crocs », « tigre », « dru », « incrédules ». Césaire insiste ainsi à la fois sur l’âpreté du mot « nègre », sur la charge de haine et de mépris qu’il exprime dans la bouche de celui qui l’utilise, et sur la dureté des souffrances subies par les noirs. Il rappelle aussi la violence des révoltes des esclaves antillais dans la première moitié du XIXe siècle.
Le discours s’adoucit seulement à la fin de la troisième strophe, par deux vers très longs (14 et 13 pieds). L’allitération en « l » remplace celle en « r », comme le bruit d’une tempête qui s’éloigne (« claquement de balles »), et disparaît pour laisser place au doux son du « taffetas qui se déchire ».
Il ne s’agit que d’une pause dans cette furieuse musique, qui revient en force dans les quatre vers finaux, très courts. Le « tonnerre » et la pluie tombent « dru », en effet, pour rappeler ce jour du 22 mai 1848, où, à la suite d’une sanglante révolte, le gouverneur de la Martinique prit la sage décision d’abolir l’esclavage sans attendre les consignes de Paris. On peut croire en effet que les esclaves martiniquais se trouvèrent « incrédules » devant les libertés qu’ils s’étaient arrogées…
Au-delà de l’esclavage, l’engagement d’Aimé Césaire est lié à l’actualité de son époque. Au lendemain de la guerre, le sort des ouvriers des « habitations » (plantations) n’est guère plus enviable que celui de leurs ancêtres. Les salaires sont très bas, les conditions de travail très dures, la répression féroce… Césaire, maire de Fort-de-France depuis 1945, est très combatif sur tous ces problèmes qui ont certainement alimenté la colère habitant ses œuvres de cette époque.
« Je suis de la race de ceux qu’on opprime », disait-il.