Aimé Césaire (1913 – 2008)
Les armes miraculeuses (1946)
nous frapperons l’air neuf de nos têtes cuirassées
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l’armure même des trilobites
s’abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions ?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules
Le Martiniquais Aimé Césaire, le « nègre fondamental » est, avec Senghor, Diop et d’autres intellectuels ultramarins, l’inventeur du concept de « négritude ». Son parcours politique est un peu sinueux, mais marqué par la permanence de son anticolonialisme. C’était un intellectuel flamboyant, d’une immense culture… et un poète passablement hermétique.
Le poème s’ouvre sur quatre quasi-alexandrins, très rythmés, où le champ lexical est celui des percussions : « frapperons », « paumes ouvertes », « pied nu ». Ces tambours assourdissants viennent d’Afrique. Ils annoncent un discours qui commence au cinquième vers, avec cette curieuse armure des trilobites.
Le trilobite est un arthropode fossile, qui portait une épaisse cuirasse. Césaire a clairement été intéressé par la sonorité du mot « trilobite », qui rappelle la frappe des tambours. Il peut représenter la passivité du peuple martiniquais, endormi et anesthésié, et son réveil à venir, puisque l’armure s’abaisse, pour libérer des « gorges tendres gonflées de mines de lait », donc grosses de promesses.
Car la libération va venir, peut-être par la colère des buffles, « image métaphorique de la révolte d’un peuple harassé » (René Hénane). Les vers de Césaire sont à cet endroit complètement désarticulés. Les mots se succèdent dans le désordre, soulignant le tumulte, la fureur, l’emportement des buffles. Ne faudrait-il pas lire : « Tiède, un chemin court [du verbe courir] où bondissent les buffles » ? Quant aux « veineuses jaunissures », ce sont les veines des buffles, saillantes et sales de la poussière jaune des pistes africaines…
Le récit revient ensuite en Martinique, où la tornade mûre a éclaté (comme un abcès), et s’apaise parmi les balisiers dans la nuit qui tombe. Le balisier est une fleur magnifique, un des symboles de la Martinique (que l’on appelle aussi l’« île aux fleurs »).
Admirez comme le poème se développe de l’appel martial des tambours à la charge impétueuse des buffles insoumis, puis au calme fleuri et à la splendide musicalité des derniers vers.
Tout ça, ce sont des interprétations, jetées sur un des poèmes les moins complexes d’Aimé Césaire… Ce qui est certain, c’est que c’est un chant de révolte, où s’unissent les forces venues d’Afrique et des Antilles, l’inaltérable credo de cet immense poète.