Alain Emery (1965 – …)
Tant espérer des nuits, qu’elles atténuent la brutalité du monde, qu’elles en gomment les laids contours, les dépouillent pareillement, jusqu’à ce que tombent, l’un après l’autre, les spectres qui s’y agrippent, jusqu’à ce que leurs blessures et leurs balafres se diluent dans l’obscurité.
Tant espérer des nuits, ne serait-ce qu’un maigre répit, une trêve, la chaleur de mon corps ami contre le leur, mon corps qui ne sait rien de ce qu’il leur a fallu commettre, quatre ans durant, avant de parvenir jusqu’à moi.
Tant espérer des nuits, leurs yeux plongés dans les miens comme dans une eau claire et que n’effraie ni le limon — sur quoi tout repose — ni le courant qui les soulèveencore, parfois.
Tant espérer des nuits, un peu d’amour à l’aube et, dans les premiers feux du jour, la promesse, même inaudible, d’être à nouveau, pour quelques heures au moins, celui qu’ils étaient.

Alain Emery est un écrivain contemporain, romancier (y compris de romans policiers), poète, nouvelliste ; il s’est aussi essayé au théâtre, aux anthologies.
« Tant espérer des nuits » est un court roman qui raconte l’histoire d’un modèle de Modigliani dans le Montmartre de l’immédiat après-guerre (14‑18). C’est une prostituée occasionnelle ; elle reçoit parfois des « gueules cassées », rescapés de la guerre et cruellement blessés.
Ces poèmes, qui donnent leur anaphore au titre du roman, sont attribués à cette jeune femme, qui y exprime son empathie pour ces hommes détruits…
Les quatre premières strophes exposent la réflexion de la prostituée, qui souhaite tour à tour :
- « Atténuer la brutalité du monde »,
- Offrir à ses clients un « répit, une trêve, la chaleur de son corps »,
- Plonger leurs yeux dans les siens
- Leur donner un peu d’amour.
La progression rapproche petit à petit ces hommes de la prostituée. Elle les accueille à la nuit tombée, développant son empathie jusqu’à les regarder sans masque dans « les premiers feux du jour ».
Ce franc regard se poursuit dans les trois strophes suivantes, où la prostituée dépouille un de ces hommes, non seulement de ce qui cache son visage, mais de « ce qu’il [lui] a fallu commettre », c’est-à-dire, la guerre, la mort, le crime, l’horreur. Il est victime et coupable ; le geste d’amour et de pardon de la femme l’aide à se libérer.
Le dernier mot est pour que ce soldat « repose en paix », comme s’il était déjà mort.
Héros au lendemain de la guerre, repoussés ensuite jusqu’à la réclusion, morts-vivants, les « gueules cassées » ont souffert plus que les autres. Il fallait bien une prostituée, autre vie cassée, pour leur rendre leur humanité.
Et Alain Emery pour qu’on leur offre un peu de tendresse, maintenant que le temps nous a ôté leurs masques.