Apollinaire – Roses guerrières

Guillaume Apollinaire (1880-1918)
Poèmes à Lou

Fêtes aux lanternes en acier
Qu’il est charmant cet éclairage
Feu d’artifice meurtrier
Mais on s’amuse avec courage
Deux fusants rose éclatement
Comme deux seins que l’on dégrafe
Tendent leurs bouts insolemment
Il sut aimer Quelle épitaphe
Un poète dans la forêt
Regarde avec indifférence
Son revolver au cran d’arrêt
Des roses mourir d’espérance
Roses d’un parc abandonné
Et qu’il cueillit à la fontaine
Au bout du sentier détourné 
Où chaque soir il se promène
Il songe aux roses de Sâdi
Et soudain sa tête se penche
Car une rose lui redit
La molle courbe d’une hanche
L’air est plein d’un terrible alcool
Filtré des étoiles mi-closes
Les obus pleurent dans leur vol
La mort amoureuse des roses

* * *


Toi qui fis à l’amour des promesses tout bas
Et qui vis s’engager pour ta gloire un poète
Ô rose toujours fraîche ô rose toujours prête
Je t’offre le parfum horrible des combats
Toi qui sans défleurir sans mourir succombas
Ô rose toujours fraîche au vent qui la maltraite
Fleuris tous les espoirs d’une armée qui halète
Embaume tes amants masqués sur leurs grabats
Il pleut si doucement pendant la nuit si tendre
Tandis que monte en nous cet effluve fatal
Musicien masqué que nul ne peut entendre
Je joue un air d’amour aux cordes de cristal
De cette douce pluie où s’apaise mon mal
Et que les cieux sur nous font doucement descendre




Apollinaire était un apatride ; voulant défendre la France qui l’avait accueilli, il s’est engagé volontairement à 35 ans dans l’artillerie ; il a été blessé puis trépané et il est mort de la grippe espagnole à la veille de l’armistice. Au début de la guerre, il était l’amant de Louise de Coligny-Châtillon, à laquelle il a adressé une foule de poèmes, publiées pour la première fois en 1947. Il s’agit presque exclusivement de poèmes d’amour, dont certains sont extrêmement osés…

« Roses guerrières » a été envoyé à Lou en septembre 1915. C’est un ensemble de deux poèmes, ce qui exige évidemment trois commentaires…


Fêtes aux lanternes en acier

Le poète se promène la nuit alors dans un parc abandonné, non loin du champ de bataille.

Le poème est construit en miroir et suit la rêverie du poète :

  • La guerre (strophes 1 et 6),
  • L’amour et l’érotisme (strophes 2 et 5),
  • La poésie (strophes 3 et 4).

Les trois thèmes sont reliés par deux fils d’Ariane, que suit la pensée du poète, par association d’idées :

  • Les courbes (celle des obus, celle du corps féminin),
  • Les roses (fleur ou couleur).

Le regard du poète est d’abord attiré par l’éclatement des obus, un feu d’artifice. Apollinaire utilise des oxymores pour souligner que c’est une fête triste, meurtrière : « Fêtes […] en acier », « feu d’artifice meurtrier », « on s’amuse avec courage ». Si la première strophe peut encore faire penser à une fête, la sixième ne laisse aucun doute sur la tragédie (« terrible alcool », « les obus pleurent », « mort amoureuse »). Entretemps, comme on va le voir, la pensée du poète a constaté l’impuissance de son amour et celle de la poésie, en raison de cette guerre, qui devient donc ce qu’elle est réellement : une tragédie et une destruction.

La deuxième strophe est un glissement évident vers l’amour physique, que l’on va retrouver à la cinquième strophe, au retour de la rêverie sur la poésie. « Les roses de Sâdi » est un poème de Marceline Desbordes-Valmore, très connu à cette époque, et dont il existe une lecture sensuelle, sinon érotique. Les roses le ramènent à l’amour (« Sâdi » contient « Sade », pas tout à fait étranger aux amours de Louise et de Guillaume), et à la suggestive courbe d’une hanche. Mais c’est pour constater un peu plus loin que ces roses sont mortes…

L’épitaphe de la deuxième strophe (« il sut aimer ») est une auto-dérision désespérée, triste, désabusée… Apollinaire sait que le rose des seins de Lou n’est plus pour lui… Cette épitaphe le conduit à penser à la poésie (troisième et quatrième strophe). Son revolver est au cran d’arrêt, son chemin est détourné, il se promène : il ne veut donc plus être soldat pour l’instant, mais il échoue, puisque ses « roses meurent d’espérance » (oxymore soulignant l’inutilité de ses efforts).

Il ne lui reste plus qu’à revenir à ses amours, puis à la guerre… à ses doutes et à son immense lassitude…

Cette puissante poésie contient un autre sujet en filigrane : c’est la misère sexuelle d’Apollinaire au cours de cette guerre. Le corps féminin est très présent : « deux seins » « tendent leurs bouts », « la molle courbe d’une hanche ». Sa présence est accentuée par l’omniprésence de la couleur rose (comme les ballets du même nom ? Peut-être, car Lou était une partouzeuse invétérée).

Mais le corps masculin est également présent : « son revolver au cran d’arrêt » (donc un sexe inemployé), « sa tête se penche » (après l’érection)…

N’ayez aucun doute : Lou, qui connaissait bien son Guillaume, a certainement bien reçu le message, d’autant qu’elle avait reçu de lui bon nombre de textes autrement plus explicites !


Toi qui fis à l’amour

Est-ce à cause de l’atmosphère désespérée du premier poème que Guillaume Apollinaire lui a joint le second ? Peut-être.

Nous sommes cette fois au cœur de la bataille.

Le « parfum horrible », « une armée qui halète », « les amants masqués », « cet effluve fatal » : c’est évidemment une attaque aux gaz de combat.

Mais à qui s’adresse ce sonnet ? Qui est cette rose, présente comme dans le premier poème ? Une rose, nous précise Apollinaire, « qui vi[t] s’engager pour [sa] gloire un poète » ? Ce ne peut être que la France.

Dans un autre poème à Lou, écrit à Noël 1914, Apollinaire ne dit-il pas (parlant de soldats qui désirent des femmes) :

Ils les désirent mais moi j’ai des plus hautes amours
Qui règnent sur mon cœur mes sens et mon cerveau
Et qui sont ma patrie ma famille et mon espérance
À moi soldat amoureux soldat de la douce France

La France qui « sans mourir succomba », fraîche « au vent qui la maltraite » (toujours le gaz). Jusqu’ici, il s’agit d’une supplique à la patrie qu’il a choisi : « Embaume tes amants »…

L’ambiance angoissante des deux quatrains change au premier tercet. La pluie, la « douce pluie » « apaise le mal », arrête l’attaque par le « musicien masqué » et son « effluve fatal ». C’est la pluie, en effet, qu’espéraient les Poilus, la pluie qui dissipait les gaz et purifiait l’atmosphère…

Le poème se conclut sur la paix que les cieux font doucement descendre sur le champ de bataille, et sur l’amour (« un air d’amour ») où l’on peut cette fois lire l’amour pour Lou, permis par l’air pur retrouvé.


Comment ces deux poèmes sont-ils reliés ?

Ces deux poèmes d’une rare complexité ont été écrits ensemble avec un mauvais crayon sur un mauvais papier sous une mauvaise lumière et dans une ambiance désastreuse. Quelle relation faut-il y voir ?

Rappelons les mots de la fête dégénérée à la fin du premier poème : « terrible alcool filtré », « les obus pleurent ». Se pourrait-il que ces fusants (il s’agit d’obus explosant en vol) contiennent des gaz de combat ? Se pourrait-il que la fin du premier poème annonce le combat du deuxième ? Peut-on imaginer que le poète qui se promène « dans le parc abandonné » rentre précipitamment se mettre à l’abri, « masqué sur son grabat » ?

Il s’agirait alors de la même histoire. Le début conduit à l’épuisement moral du soldat dans sa promenade nocturne, la fin à sa survie inespérée…

Si cette modeste hypothèse est vraie, alors, il est dommage de séparer les deux poèmes, comme on le voit parfois…

Voilà ce que sont les « roses guerrières » d’Apollinaire : l’amour d’une patrie, l’amour d’une femme…

« Il n’y a pas d’amour heureux » dira Aragon vingt-huit ans plus tard de ce double et dévorant amour…

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