(Soyons vivants, soyons amants)
Catulle (84 av. JC – 54 av. JC)
Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum seueriorum
omnes unius aestimemus assis !
Soles occidere et redire possunt.
Nobis cum semel occidit breuis lux,
nox est perpetua una dormienda.
Da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
Dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus inuidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.
Soyons vivants, soyons amants
Soyons vivants, ma Lesbia, soyons amants
Et les murmures des vieillards trop sévères,
estimons-les tous à la valeur d’un as !
Les soleils peuvent disparaître et renaître ; pour
nous, lorsqu’a disparu une fois notre brève lumière,
c’est à jamais une nuit unique que nous devons dormir.
Donne moi mille baisers, et puis cent,
Et puis mille autres, et puis encore cent
et puis mille autres encore d’affilée, et puis cent.
Ensuite, quand nous en aurons fabriqué des milliers
nous les mélangerons pour en ignorer le nombre
ou éviter qu’un envieux puisse jeter le mauvais œil
Quand il saura qu’il existe autant de baisers.
(Traduit du latin par Thierry Barbaud)
La vie de Catulle est bien mystérieuse. On sait qu’il fut un érudit célèbre, moteur du courant des « poetae novae » (« nouveaux poètes »), qui, rompant avec leurs prédécesseurs, orientaient leurs créations vers la vie affective et amoureuse.
Amant d’une terrible Lesbie, courtisane séduisante et volage, à la moralité légère et cruelle, il lui a consacré plusieurs des 116 poèmes qu’il a laissés, voguant de l’extase amoureuse au dépit de la rupture…
Le poème « Vivons et aimons » a inspiré de nombreux auteurs de l’antiquité à nos jours. Comme on le sait, une traduction est une nouvelle œuvre : il est donc difficile de choisir le bon texte pour faire découvrir Catulle. Celle de Thierry Barbaud (un universitaire) me semble fidèle au texte et intéressante sur le plan poétique.
Catulle nous invite dans son délire érotique. Son petit mot de réflexion sur la « nuit unique » qui nous attend un jour n’est qu’un prétexte pour demander à son amante pas moins de 3.300 baisers, qu’il lui propose de mélanger ensuite dans un étourdissant tourbillon amoureux (trois vers avant la fin).
Et le texte latin ?
Il est écrit en vers de onze pieds (hendécasyllabes). Catulle utilise de nombreuses figures de styles ; vous reconnaîtrez sans peine l’anaphore « deinde / dein ». Cette répétition de début de phrase est – paraît-il – assez inhabituelle chez les Antiques… Ajoutée à la multiplication des « mille / centum », elle nous submerge sous l’avalanche des baisers !
La prosodie de la poésie latine n’a rien à voir avec celle que nous connaissons aujourd’hui. Elle ignore la rime, mais est basée sur le rythme des syllabes courtes ou longues (qu’on rencontre parfois au détour d’un poème de Victor Hugo).